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Texte d'Alphonse Allais
(1854-1905) paru dans Rose et vert pomme en 1893.
(Oeuvres anthumes
/ [avant-propos, biographie et bibliogr. par François Caradec].
Paris : R. Laffont, 2000. – XLIX, 1173 p. ; 20 cm. – (Bouquins))
Les personnes qui se figuraient l’Académie des
inscriptions et belles-lettres,
l’image d’une morose enceinte se tromperaient grandement.Succursale du joyeux
Moulin-Rouge ? Oh ! que non pas ! Mais, enfin, on y coule de bonnes minutes. C’est ainsi qu’au cours de
la derni ère
séance M.
Clermont-Ganneau, un archéologue éminent doublé d’un parfait gentleman, a
entretenu ses collègues
de la concierge de saint Pierre, le regretté
apôtre.Car on seulement saint
Pierre avait une concierge, mais encore elle s’appelait Ballia, ou
plus probablement Ba’aya, participe pr ésent
féminin araméen, qui signifie celle qui demande, nom certainement
bien porté
par cette vieille pipelette de Palestine.Piqu é
au vif par la découverte de M. Clermont-Ganneau et fort désireux d’en avoir
le coeur net, je me souvins fort à propos que Cricqueboeuf, cité proche de
Villerville, contient, dans les bibliothèques
de sa mairie, une des plus riches collections de manuscrits araméens
qui soient sur le globe.– Cocher, combien me
prendrez-vous pour me conduire à Cricqueboeuf ? – Et pour vous ramener ? – Et pour me ramener.
– Vous resterez longtemps ? – Dame !... le temps de
consulter quelques manuscrits aram éens.
– Alors, montez dans ma
voiture. Arch éologue
moi-même,
je n’ai jamais demandé
un sou pour conduire des collègues.
Avez-vous lu mon Essai sur le cul-de-bouteille dans la Haute-Égypte
sous la onzième
dynastie ?– Pas encore. – Eh bien ! montez, je vous
raconterai ça
en route.Rien de comparable au
cul-de-bouteille historique pour agr éablement
tuer le temps : nous arrivâmes à Cricqueboeuf comme en un rêve.
Je ne m’étais pas trompé .Les manuscrits fourmillaient
de d étails
sur saint Pierre et sa concierge.Cette derni ère,
d’un caractère acariâtre,
quémandeur, matéologue
et commérageux,
rendait saint Pierre le plus malheureux des hommes.Le digne apôtre, brave garçon au fond, mais esprit
timoré (la suite des circonstances le prouva suffisamment, je pense),
opposait aux criailleries de sa portiè re
la seule digue de sa bonté
jamais lasse et de ses largesses incessantes.Chaque fois qu’il revenait
de la p êche,
c’était un turbot, une
paire de belles soles, un petit panier d’éperlans ou bien de crevettes qu’il
offrait gentiment à
ce vieux chameau de Ba’aya.Ba’aya n’avait aucun gr é
à Pierre
de ces petites attentions et au lieu de l’en remercier :–Vous allez commencer,
hurlait-elle, par vous d échausser,
espèce
de cochon, et vous passerez par l’escalier de service. Vous puez le poisson
que c’en est une dégoûtation
!Docile, Pierre se dé chaussait
et enfilait l’escalier de service.Un jour, pourtant, l’ap ôtre
se fâcha. Ba’aya s’était-elle pas avisée d’exiger qu’il lui remît non pas du
poisson frais, mais une boîte
de sardines et des conserves de thon !Ce jour-là, notre homme
l’envoya coucher, rudement. Quand saint Pierre mourut,
en l’an 65, à
la suite du martyre dont son ami saint Paul partagea les frais, et qu’il se
présenta aux portes du Paradis, le père éternel
se fit un malin plaisir de la taquiner, fort innocemment d’ailleurs.– Ah ! c’est toi, mon vieux
Pierre ! Mon fils m’a beaucoup parl é
de toi.– C’est bien de l’honneur
qu’il me fit l à,
balbutiait saint Pierre, un peu gêné.– Il para ît
que, lors de la nuit de la Passion, tu ne fus pas d’une tenue irréprochable.
– J’avoue que, cette nuit-l à,
j’ai manqué
de culot. Pour dire vrai, je n’en menais pas large.– Enfin, n’en parlons plus.
Tu as rachet é
ta faute amplement, et je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour notre
sainte religion, à Antioche et à
Rome.– Oh ! mon Dieu, à ma place,
vous en auriez fait tout autant. – As-tu quelque faveur sp éciale
à me
demander ?Les yeux de saint Pierre
luisirent d’une petite flamme malicieuse. (Le verbe luire ne
s’emploie pas au pass é
défini. Il est temps, je crois, de faire cesser cet ostracisme, et j’engage
les hommes de coeur de tous les partis à
suivre mon exemple.)Les yeux de saint Pierre,
dis-je, luisirent d’une petite flamme malicieuse. – Avez-vous pas,
demanda-t-il, parmi vos locataires, une nomm ée
Ba’aya ?– J’ignore ce d étail,
mais rien de plus facile que de s’en informer auprès
de l’archange de planton.Les livres consultés apprirent que la nommé e
Ba’aya n’habitait pas encore le Paradis. Elle faisait un stage au
Purgatoire, un stage de 3 000 ans.– 3 000 ans ! s’exclama
Pierre, mazette ! Eh bien ! mon vieux P ère éternel,
vous n’y allez pas de main morte, vous !– 3 000 ans ? Qu’est-ce que
c’est que ça, 3 000 ans, comparé
à l’éternité
? Ah ! mon petit Pierre, tu en verras bien d’autres !– Pour en revenir à la
question de faveur, avez-vous un concierge au Paradis ? – Ma foi, non. Le service de
la porte est fait par un archange de planton, que tu vois l à,
avec son glaive flamboyant. Dans les cas d’épidémie ou de guerre, quand nous
avons beaucoup d’arrivants, je double ou triple le service. Quand se
produisent des cohues, je fais donner les brigades centrales d’archanges, et
l’ordre se rétablit
vite.– Eh bien nommez-moi portier
du Paradis. – Quelle dr ôle
d’idée !– Une id ée
à moi.Le bon Dieu eut, dans sa
grande barbe blanche, un sourire plein de bont é.
– Eh bien soit !...
Archange, remettez à monsieur les clefs du Paradis. Et depuis, 1 818 ans (*),
saint Pierre s’amuse beaucoup rien qu’à
l’idée de la tête
que fera Ba’aya lors de son entrée
au Paradis, en apercevant son ancien locataire devenu portier.Il se frotte les mains en
murmurant : – Plus de 1 007
ans (**)
à attendre !Et il rumine les bonnes
blagues qu’ à
son tour il fera à son odieuse pipelette.
(*)
et (**) :
Nous laissons à nos lecteurs le plaisir de faire les mathématiques pour
deviner l'âge du trépas de Ba’aya (Note de
l'éditeur)
Retour, si vous êtes venu par là, au :
Castor du
25 octobre 2004
(supplément courrier)
Sinon, voir à :
Alexandre le Grand
Ou
encore à : Aksoum
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