Maxime Berrée

Préface à sa traduction de

Sartor Resartus

de Thomas Carlyle

Éditions Corti 2008

© Maxime Berrée pour le texte et le choix de la citation
© UdeNap et Simon Popp pour les commentaires 


Je ne connais pas de livre plus hardi et volcanique, 
plus pétri de désespoir, que le Sartor Resartus.     
J. L. Borges

Carlyle est un écrivain quelque peu effrayant. Réactionnaire et violente, son oeuvre regorge d'idées et de sentences à faire frémir humanistes et progressistes : pour lui, la 
démocratie est « le chaos doté d'urnes électorales», le monde doit être dirigé par des héros dont il affirme la supériorité morale ; il se prononce contre l'abolition de 
l'esclavage ; quant à la première Exposition universelle, elle lui fait l'effet d'un « grand bazar industriel». Ne nous donnons pas la peine d'aller plus loin, il suffit de compléter 
par cette description lapidaire que fit de lui Spencer dans son Autobiographie : «Il sécrétait chaque jour une certaine quantité d'imprécations et il lui fallait trouver quelque chose ou quelqu'un sur qui les déverser.» Voilà le portrait peu flatteur qu'on pourrait rapidement dresser de cet esprit contrarié.

En France, à l'exception de quelques universitaires spécialistes de l'Angleterre victorienne et d'une poignée de lecteurs amateurs de curiosités, Carlyle est presque complètement ignoré. Sans doute son aversion pour notre pays, qu'il jugeait frivole et superficiel, et auquel il préférait la rigoureuse et sérieuse Allemagne, n'y est-elle pas pour rien. Choisir entre deux nations qui se considèrent comme des ennemis héréditaires, c'est nécessairement s'en mettre une à dos. Il aggrava d'ailleurs son cas en applaudissant des deux mains la victoire allemande en 1870. Malgré cela, il 
était encore lu au début du XXe siècle : certains de ses ouvrages passèrent, par exemple, entre les mains de Proust ou Claudel. Si sa réputation ne déborda jamais le cercle restreint des lecteurs éclairés, il ne faisait pas encore figure d'épouvantail. Au fil du temps, il sombra néanmoins dans l'oubli.

Avec un tel pedigree, publier aujourd'hui une nouvelle traduction d'un ouvrage de Carlyle n'a rien d'évident. D'autant qu'un certain Borges lui a donné le coup de grâce en 
reprenant à son compte une opinion assez répandue : « Ses contemporains ne comprirent pas sa théorie politique, écrivait-il dans sa préface au Héros et le Culte des Héros, mais aujourd'hui elle tient en un seul mot qui a été largement diffusé : le nazisme.» On peut dès lors se demander à bon droit ce qui justifie de ressusciter le spectre d'un tel infréquentable ? A cela, il y a deux réponses. D'abord, l'anathème jeté sur lui par l'Argentin est abusif, par manque de nuance - nous y reviendrons. Surtout, il ne s'agit pas tant ici de réhabiliter l'homme, ou plutôt le « penseur» coupable de saillies impardonnables, mais l'un de ses livres, à vrai dire le seul qui nous intéresse réellement  : le Sartor Resartus, oeuvre étonnante à plus d'un titre et qui mérite de retrouver sa place dans l'histoire littéraire.

Né dans un milieu modeste - son père est tailleur de pierre et sa mère analphabète -, destiné à devenir pasteur, Carlyle grandit à Annan, petite ville du sud de l'Écosse. Il part ensuite étudier à l'Université d'Édimbourg, où il traverse une crise qui le conduit à renier le protestantisme de ses parents. Mais il ne se défera jamais des valeurs du calvinisme, et en particulier d'un certain rigorisme. Au cours de ses études, il se plonge 
avec passion dans la littérature allemande et c'est tout naturellement qu'il se lance par la suite dans une carrière de traducteur. Il introduit ainsi en Grande-Bretagne l'oeuvre de Goethe, à qui il vouera toute sa vie une admiration indéfectible et qui lui semble le seul génie de l'époque. Il noue d'ailleurs avec lui une relation épistolaire, et un des grands regrets de sa vie sera de n'avoir jamais été assez en fonds pour se permettre le voyage à Weimar. Après Goethe, il réalise une série de traductions et d'articles sur les idéalistes allemands (en particulier Fichte et Schiller), qui l'établiront comme un spécialiste reconnu.

Mais le métier de traducteur ne lui rapporte pas assez d'argent, et Carlyle veut devenir écrivain. Il s'essaie à plusieurs reprises au roman, sans succès : ses projets avortent les uns après les autres. Insatisfait, se défiant du réalisme, il cherche une nouvelle forme de fiction et entreprend la rédaction du Sartor Resartus (soit le Tailleur retaillé). Publié en feuilleton dans le Fraser's Magazine au cours des années 1833-34, le Sartor Resartus ne trouve guère d'écho et vaut tout juste à son auteur un succès d'estime. Mêlant à la fois la satire et le sérieux, l'essai et la fiction, le texte et son commentaire, Carlyle ne parvient pas à capter l'attention des lecteurs, qui jugent le résultat incompréhensible et lourd. Son salut viendra finalement d'Emerson, qui publie le livre aux États-Unis 
avec davantage de réussite et contribue à sa notoriété.

Déçu par la réception du Sartor Resartus en Grande-Bretagne, ou ne voyant pas comment continuer une oeuvre purement littéraire, Carlyle décide de se tourner vers l'histoire et publie quatre ans plus tard, en 1837, La Révolution française, ouvrage en trois volumes qui connaît immédiatement un succès retentissant et le transforme en coqueluche des lettres anglaises. Jamais encore on n'a lu sous la plume d'un historien des descriptions aussi vivantes et passionnées des événements. Son style emphatique fait merveille, et il anime ses tableaux par un recours fréquent à l'indicatif présent. Au-delà du style, La Révolution française lui offre surtout une occasion de poser les premiers éléments de sa conception de l'histoire, qui est tout autant une théorie politique. Pour Carlyle, la société est un champ de bataille où s'affrontent des forces antagonistes. Ces forces qui émergent du ferment chaotique du monde et prennent la forme d'idéologies, il les appelle des « formules» (au sens scientifique) ou des « Ismes » (humanisme, égalitarisme, progressisme, utilitarisme, etc.) : si l'une des ces « formules » prend le pouvoir, la société se déshumanise. En conséquence, seules des dynamiques individuelles sont à même de donner un sens aux événements et de diriger ces forces. D'où la notion de « héros » qui commence à naître chez lui, et qui fonde la majeure partie de l'accusation portée contre lui.

Fort de la réussite de cette première incursion dans le domaine historique, Carlyle enfonce le clou avec Past and Present, où il compare la vie d'un père supérieur au Moyen-Âge avec celle d'un homme du XIXe siècle. Cette fois, il fait l'apologie des valeurs humaines et spirituelles des communautés monastiques, et condamne l'individualisme de son époque. Dans son esprit, la théorie abstraite des droits 
de l'homme est incapable de préserver l'individu de la sauvagerie du capitalisme, justifiée par l'économie qu'il qualifie de « dismal science » - science lugubre. Il se pose 
ici en conservateur attentif aux questions sociales. Il rassemble l'intégralité de ses points de vue sur la question dans son livre suivant, le plus connu de tous en France 
et le seul disponible : Le Héros et le Culte des Héros. Il y claironne la supériorité des héros, de ces hommes extraordinaires capables, selon lui, d'assumer la direction des peuples, et décrit l'histoire, pour résumer schématiquement, comme une succession de pics et de creux : les hauts correspondent aux périodes où un homme s'élève au-dessus 
des autres pour les guider, les bas à celles où l'humanité est livrée au chaos. « L'Histoire Universelle, l'histoire de ce que l'homme a accompli en ce monde, est au fond l'Histoire des Grands Hommes qui ont oeuvré ici-bas», écrit-il dans son introduction. Livrée sous cette forme, cette conception montre clairement le sentiment de Carlyle : chacun a le devoir de se mettre sous la bannière des hommes providentiels lorsqu'ils surgissent. Nul doute pour lui que ces derniers agissent pour le bien commun, dans l'intérêt général dirait-on aujourd'hui, aussi discutables que soient leurs actions si on les prend dans le détail. Et il lui semble en tout cas préférable de leur confier la destinée des hommes plutôt que de diriger les sociétés en fonction d'idéologies. Celles-ci, fondées sur la science et sur la masse, ne laissent aucune place au merveilleux et à l'humain.

L'idée de héros que soutient Carlyle, outre son caractère potentiellement dangereux, est en elle-même assez absurde. Les articles qui suivent son introduction générale présentent un certain nombre de « cas», parmi lesquels on retrouve certes des hommes politiques comme Cromwell ou Napoléon, mais également des écrivains (Rousseau, Burns), des poètes (Shakespeare, Dante), un prophète (Mahomet) ou encore des 
divinités (Odin, la mythologie scandinave). Il s'agit donc en réalité davantage de grands hommes, pour ainsi dire, que de héros. D'ailleurs, Emerson, qui fut son ami pendant 
quarante ans, reprit l'idée de ce livre et rédigea une série de conférences intitulée Les Hommes représentatifs. S'ils partagent tous deux une répugnance pour les masses, c'est d'une manière toute différente. Le titre lui-même montre ce qui les sépare : tandis que chez Carlyle, les « héros» deviennent des sortes de surhommes investis de pouvoirs extraordinaires (l'une des raisons pour lesquelles Nietzsche le traitera de faux- monnayeur), tirant l'humanité vers le haut, Emerson préfère voir en eux des êtres dotés des mêmes qualités que chacun d'entre nous, incarnant à un moment ces qualités 
dans toute leur force. « Tous les hommes possèdent une certaine taille ; et un art véritable n'est possible qu'avec la conviction que chaque talent trouve son apothéose quelque part», écrit l'Américain dans sa propre introduction. Vision immanentiste chez le transcendantaliste Emerson, contre vision transcendantale chez l'apostat Carlyle.

Mais le plus étonnant chez l'Écossais, c'est que toute sa pensée est le fruit de contradictions multiples et irréconciliables. S'il considère la démocratie comme une aberration, l'Ancien Régime ne vaut pas mieux à ses yeux. Renvoyant dos à dos les parties en présence, il se veut au-dessus de la mêlée, n'acceptant de se soumettre qu'aux grands hommes. Mais sa théorie est impraticable. Comment reconnaître le héros 
quand il surgit ? Cela, Carlyle ne l'explique jamais. Il surgit et on le reconnaît, c'est tout. D'ailleurs, tous ses principes sont si inextricables qu'ils auraient pu servir aussi bien à justifier le nazisme que le socialisme, si bien qu'aucune de ces deux idéologies ne le prit jamais réellement dans son giron. Des théoriciens socialistes du XIXe siècle vinrent à l'occasion puiser chez lui quelques idées ici ou là, quand elles les arrangeaient, mais cela n'alla guère plus loin. Plus tard, les intellectuels nazis, désireux de gagner la guerre non seulement sur le champ de bataille mais aussi dans les esprits, tentèrent de démontrer comment leur idéologie trouvait des racines dans la pensée anglaise : dans un premier temps, Carlyle leur sembla un allié parfait, jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent
du caractère erratique de ses théories. Ils abandonnèrent donc leur projet. Sa haine des « formules» et des « Ismes» se mariait sans doute mal au nazisme. Autre détail historique qui parle en la défaveur de Carlyle : Hitler fut un fervent lecteur de la « grande oeuvre» sur laquelle celui-ci avait travaillé les dix dernières années de sa vie - à savoir une énorme biographie de Frédéric le Grand -, au point de l'emporter avec lui dans son bunker lors de ses derniers jours en 1945.

On le voit, ce n'est pas totalement sans raison que Borges identifiait, après d'autres, sa théorie politique à celle du IIIe Reich. Des signes identifiables y renvoient. Mais d'autres vinrent à son secours. Hannah Arendt, par exemple, le défendit dans son ouvrage consacré aux Origines du totalitarisme : « Les idées de Carlyle sur le génie et le héros étaient en réalité bien plus les armes d'un réformiste social que la doctrine d'un père de l'impérialisme britannique, comme il en a été bien injustement accusé.» De son côté, Christopher Lasch, dans Le seul et vrai paradis, l'inclut dans ses «personnalités paradoxales», c'est-à-dire les écrivains dont certaines idées peuvent alimenter sa critique du progrès, même s'il est en désaccord sur d'autres.

À la fin de sa vie, en même temps qu'il épuisait sa santé à écrire la fameuse biographie de Frédéric le Grand qui devait tant plaire à Hitler, Carlyle produisit quelques essais où ses positions se durcissaient encore. L'un, en particulier, An Occasional Discourse on the Negro Question, acheva de le couper de ses amis libéraux. Il y déclarait, par un biais détourné (un personnage de fiction prenant la parole), que l'esclavage n'aurait jamais dû être aboli, puisqu'il avait au moins le mérite de faire régner l'ordre et d'obliger à travailler une population qu'il qualifie de feignante. Carlyle avait définitivement franchi le Rubicond : de critique du progrès attaché aux valeurs humaines, il s'était mué au fil des ans en franc réactionnaire.

C'est à se demander quels liens rattachent le Carlyle des dernières années, le grincheux qui fulmine sans cesse et prend toujours les positions les plus choquantes, au jeune 
homme épris de Goethe qu'il avait été cinquante ans plus tôt. Car le Sartor Resartus semble à première vue assez éloigné de toutes ces considérations.

Immergé dans ses traductions, Carlyle cherche encore sa voie au début des années 1830 et c'est en écrivain, non en historien, qu'il fait ses débuts en littérature. Il se refuse à raconter des histoires, à faire une narration romanesque, à exploiter une veine réaliste qu'il juge sans intérêt. C'est donc en s'appuyant à la fois sur ses connaissances de germaniste et sur son histoire personnelle qu'il compose le Sartor Resartus, ouvrage original à plus d'un titre : sa construction, sa langue, ainsi que les idées qui y sont développées, tout est nouveau et surprenant pour le lecteur. La seule lignée dans 
laquelle il s'inscrive est celle des satiristes anglais Swift et Sterne, auxquels il faudrait sans doute ajouter l'Allemand Jean Paul.

Un éditeur anglais reçoit un beau jour par la poste un volume en allemand intitulé Philosophie des Habits. Son auteur est allemand, il l'a connu quelques années plus tôt au cours d'un de ses voyages, il s'agit de Diogenes Teufelsdrôckh (soit Fils-de-Dieu Crotte-du-Diable), professeur de Choses-en-général à l'Université de Weissnichtwo (Sais-pas-Où, en allemand). Au lieu d'entreprendre une traduction intégrale de cet énorme ouvrage, l'éditeur choisit de rédiger une série d'articles pour l'introduire auprès du public anglais. C'est cette présentation qui compose le Sartor Resartus. Bien qu'il soit conçu sous forme de courts chapitres publiés en feuilleton dans un magazine, le livre n'est pas un simple recueil. Il est découpé en trois parties, dans lesquelles alternent des extraits de La Philosophie des Habits et les commentaires de l'éditeur.

Dans la première, l'éditeur présente de manière générale le professeur et sa théorie : les passages de La Philosophie des Habits qu'il reproduit exposent une conception idéaliste du monde ; le lecteur découvre le cadre de vie du professeur à Weissnichtwo, son tempérament et les relations que l'éditeur a entretenues avec lui. Épisodes souvent drolatiques au cours desquels Carlyle laisse libre cours à une faconde et à un humour rendus irrésistibles par l'emphase et le sérieux qu'elles singent. L'éditeur explique également qu'un ami du professeur, le Conseiller Heuschrecke, dont il fait la caricature, lui a promis des éléments permettant de dresser un portrait plus précis de l'auteur.

La seconde partie s'ouvre justement avec la réception des documents personnels du professeur, et le livre glisse alors vers la biographie. Ou plutôt vers l'autobiographie, mais déguisée, plus symbolique, métaphorique, que factuelle, et saupoudrée d'anecdotes farfelues. Carlyle y évoque sa naissance dans un village retiré, son passage à l'Université, ou encore une histoire d'amour avortée. Les tableaux se succèdent et le personnage principal, c'est-à-dire le jeune Teufelsdrôckh, avance d'échec en échec jusqu'au coeur du livre, constitué de trois chapitres : « Le Non éternel», «Le Centre de l'Indifférence», et « Le Oui éternel». Carlyle y réinterprète de manière allégorique la crise qu'il a lui-même traversée lorsqu'il était à l'Université d'Édimbourg. Perte de la foi, tentation du nihilisme et ré-enchantement du monde, les trois étapes traversées par Teufelsdrôckh sont les siennes. Le plus étonnant, dès lors, n'est pas le lyrisme déchirant avec lequel s'exprime le professeur, mais que Carlyle continue à le railler par le biais de l'éditeur. Celui-ci en effet n'a de cesse de ridiculiser les élans passionnés du professeur, ou de biffer d'une moue boudeuse une réflexion développée sur plusieurs dizaines de lignes. Il lui arrive parfois d'approuver tel ou tel point, mais c'est presque une exception. Où est la vérité ? Que cherche à nous dire Carlyle ? Comment croire quelqu'un qui rabaisse aussi complètement ce qu'il vient d'affirmer avec force ? 
Bizarrement, loin de nuire au propos, la confrontation des deux hommes ne fait que renforcer la théorie générale. Oui, même elle, même La Philosophie des Habits n'est qu'une succession de mots et un rien peut la déstabiliser, la retourner, la faire basculer dans l'absurde. Tous les châteaux sont en sable, même le mien : contentez-vous de cette vérité.

Dans la troisième et dernière partie, Carlyle revient plus spécifiquement à Teufelsdrôckh et à sa philosophie des habits ; il en discute un certain nombre de conséquences et développe une forme de critique de la société progressiste, 
démocratique et capitaliste - même si elle est là encore marquée par les contradictions et les remontrances de l'éditeur. Pour expliquer son point de vue, le mieux est encore 
pour nous de défendre notre traduction de Philosophy of Clothes par « Philosophie des Habits», plutôt que «Philosophie des Vêtements», terme préféré par Louis Cazamian et 
Edmond Barthélémy dans leurs précédentes traductions. Ce choix pourrait bien nous être reproché par les anglicistes, puisqu'il est moins « juste» si l'on s'en réfère aux dictionnaires, mais il n'a rien d'arbitraire. D'abord, l'habit nous semble plus large sur le plan sémantique que le vêtement : il inclut les notions de parure et d'apparence, qui sont au coeur de la pensée de Carlyle. Ensuite, et c'est là le point le plus important, l'habit renvoie aux termes dont il partage la racine latine : habitat, habitude, mais aussi habitus, dans ses deux acceptions, zoologique et sociologique. L'habit couvre donc un champ beaucoup plus vaste que le vêtement, simple habit, et correspond mieux, à notre sens, à la théorie de Teufelsdrôckh/Carlyle. Pour lui, la société tout entière est un tissu sans lequel l'homme ne pourrait pas vivre, et il importe avant tout que celui-ci soit taillé pour l'homme, et non en fonction d'idéologies cautionnées par la science.

Il y a quelque chose d'énigmatique dans l'existence même d'un tel livre. Ouvrage improbable pour l'époque, il l'est encore aujourd'hui à maints égards, malgré l'habitude que nous avons des expérimentations littéraires en tous genres. Tenant à la fois de l'essai philosophique, du roman d'apprentissage, ou encore de la satire, le Sartor Resartus résiste à toutes les classifications et se dresse en singularité pure dans l'horizon littéraire. On ne pourra en trouver nulle part l'équivalent, il résulte d'un esprit à l'imagination et à l'érudition fertiles, à la fois ancré dans son époque et étonnamment 
moderne. Car on pourrait dresser la liste des sujets ou des problématiques qui le parcourent, le résultat en serait assez surprenant. Le commentaire d'une oeuvre fictive par un personnage tiers n'est-elle pas la marque de fabrique d'un certain Borges ? La mise en doute permanente du discours n'a-t-elle pas constitué un élément central de l'oeuvre d'un Beckett, et au-delà, de mouvements littéraires tels que le Nouveau Roman  ? Ou encore, la théorie selon laquelle les grands hommes sont des textes saints tandis que les hommes de talent sont les commentaires et les gloses, n'annonce-t-elle 
pas celle de Bloy ? Sur le plan social, la critique du capitalisme et de l'esprit mercantile, alors difficile dans une Angleterre dominée par la passion utilitaire, ne trouve-t-elle pas aujourd'hui encore, à l'heure de l'altermondialisme et du commerce équitable, des échos d'une surprenante actualité ? Quant au nihilisme, n'a-t-il pas été le drame du XXe siècle  ? Les contradictions de Carlyle, celles-là même qui lui firent adopter des positions indéfendables, sont aussi à l'origine de la modernité du Sartor Resartus.

Quant à la langue qu'il utilise tout au long du livre, elle se veut un pastiche du style souvent lourd et pompeux de ces Allemands qu'il a traduits. Il travaille des phrases longues où prolifèrent branches et ramifications plus ou moins utiles, plus ou moins importantes, qu'il charge en outre de références innombrables, en un étalage d'érudition qui confine parfois à l'indigestion. À quoi il faut ajouter les métaphores qu'il file le plus souvent sur un paragraphe entier, puis reprend vingt pages plus loin en leur ajoutant de nouvelles précisions. Sans oublier les germanismes dont il parsème le texte, ainsi que le système de lettres capitales propres à la langue allemande qu'il reprend à son compte.
Bancal, accidenté, abrupt, le Sartor Resartus ressemble parfois à un parcours semé d'embûches. En cela le pastiche est réussi, mais il n'a certainement pas aidé à la bonne réception des lecteurs de l'époque - comme il est probable qu'aujourd'hui encore il en découragera un certain nombre. Carlyle aurait sans doute été bien inspiré d'adopter un style différent pour son personnage d'éditeur, qui n'a aucune raison d'écrire comme Teufelsdrôckh : même le lecteur chevronné apprécie de respirer de temps à autre. Mais cette complexité fait partie de ses objectifs : il veut trancher sur la littérature de son
époque et désorienter le lecteur en lui proposant un ouvrage ardu, difficile, à mille lieues des romans réalistes et des ouvrages lisses. Ce qui sauve le livre, pour ceux qui sont prêts à plonger dans ses eaux troubles, c'est qu'à tout moment on peut y pêcher des perles et que partout résonne une vibration unique. Car ce n'est pas le moindre de ses paradoxes, malgré la lourdeur volontaire du style, que de posséder une authentique puissance d'évocation. L'ironie qui sous-tend l'intégralité du texte n'y est pas pour rien : même dans les moments les plus sérieux, et peut-être surtout dans ces moments-là, il ne perd pas une occasion de forcer le trait, de caricaturer, d'exagérer. Là réside tout le charme capiteux du livre.

Nous nous demandions plus tôt quel rapport il pouvait y avoir entre le vieux chnoque réactionnaire du discours sur la question nègre et l'auteur du Sartor Resartus. Outre cer- 
taines réflexions déjà présentes ici sur un mode philosophique, réflexions dont Carlyle tirera plus tard ses idées oiseuses, le lien se trouve peut-être dans le dernier chapitre du livre, où l'éditeur apprend que le professeur Teufelsdrôckh ne se trouve plus à Weissnichtwo : « Il a à nouveau disparu dans l'Espace !», s'exclame-t-il. Où peut-il bien être ? D'après le conseiller Heuschrecke, il se serait rendu à Paris pour y affronter les tenants du saint-simonisme, théorie qui prétend remplacer Dieu par la gravitation universelle, la religion par la science, la politique par l'économie. Imaginer 
Teufelsdrôckh bataillant avec ces scientistes bien réels est à la fois amusant et un peu ridicule. C'est pourtant ce que choisira Carlyle en se tournant vers l'histoire et la théorie il combattra les moulins à vent de l'utilitarisme ou du saint-simonisme, entre autres. Malheureusement pour lui, il n'est pas taillé pour la confrontation d'idées, son esprit n'est pas fait pour organiser un système de pensée en un tout cohérent. C'est flagrant dans le Sartor Resartus, qui fonctionne essentiellement à l'intuition, à la métaphore, à la formule (au sens littéraire).

Aujourd'hui encore, il en paie le prix. Parce qu'il s'est fourvoyé dans une activité où son tempérament volcanique devait lui valoir d'abord le succès, puis l'isolement, une ombre plane sur toute son oeuvre. Le Sartor Resartus, livre que bien d'autres n'auraient pas su rêver, n'a jamais trouvé sa place en France, et son statut de chef-d'oeuvre de la littérature victorienne aura tardé à s'affirmer même dans les pays anglo-saxons. Emerson avait pourtant parfaitement compris la situation, lui qui écrivait dans son journal : « Si le génie était une chose commune, nous pourrions nous passer de Carlyle ; mais en l'état actuel de la population, nous ne pouvons l'ignorer». Le temps est peut-être venu de laisser de côté tout le fatras d'idées et d'opinions attachées au nom de Carlyle : le Sartor Resartus n'a plus besoin de lui, il n'a besoin que de lecteurs.


Commentaires :

Note : ses commentaires ont paru dans l'édition du 4 octobre 2021 du Castor de Napierville ™.

 


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