Université de.
Napierville
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Le feuilleton du Castor

Les Drames de Paris

de Pierre Alexis Ponson du Terrail

Première partie : L'héritage mystérieux

Chapitre XIV - Beaupréau

Retour au chapitre XIII - Fanny


Cependant, Fanny, à demi couchée dans le coupé de sa maîtresse, où, par parenthèse, elle se trouvait fort bien et nullement déplacée, Fanny courait vers le faubourg du Temple et y arrivait vers neuf heures. La jeune fleuriste venait de rentrer. Elle était allée dîner avec mademoiselle Jeanne et voir son nouveau domicile, rue Meslay; et comme elle avait perdu trois grandes heures, Cerise avait allumé sa lampe, garni sa chaufferette, et elle s'était mise à l'ouvrage avec l'intention de veiller un peu.

Léon était venu la voir dans la journée, lui apportant une lettre de son pays ; de Jacques, le contremaître, lequel lui annonçait qu'il avait trouvé un acquéreur pour son petit bien, et en même temps l'avisait de son prochain retour.

Jacques allait revenir avec l'argent de Léon et ses papiers; on ferait tout de suite afficher les bans, et dans quinze jours ou trois semaines, dût-on racheter un ban à l'église, Cerise serait mariée. Cette pensée lui donna du coeur à l'ouvrage, et Cerise se mit au travail en chantant son plus gai refrain.

Ce fut peu après que Penny parut.

L'étonnement de la fleuriste fut grand à la vue de la femme de chambre de sa soeur lui arrivant ù une heure aussi insolite; et cet étonnement se changea subitement en consternation lorsqu'elle eut parcouru la lettre de Baccarat.

- Mon Dieu ! s'écria-t-elle, qu'est-il donc arrivé à Louise?

- Je ne sais pas, répondu Fanny, fidèle à son rôle ; mais madame est désolée et comme folle.

Cerise se leva vivement, repousse sa table à ouvrage, mit en un clin d'oeil un bonnet sur sa tête et un châle sur ses épaules, et dit à Fanny :

- J'y vais... j'y vais... dites à ma soeur que j'y vais !

Fanny s'esquiva en courant, remonta dans le coupé et disparut.

Cerise descendit rapidement derrière elle, tout en relisant. à la lueur du quinquet fumeux qui éclairait l'escalier, l'étrange lettre de Baccarat.

- Rue Serpente, n' 19... murmura-t-elle ; mais il y a une lieue d'ici, et pas une minute à perde!

Et Cerise, qui refusait de monter dans la calèche de sa soeur, courut à la station de voitures la plus voisine, se jeta dans un fiacre et donna l'adresse art cocher. Une demi-heure après, le fiacre s'arrêtait rue Serpente, à la parte de cette maison vermoulue, à deux étages, et volets toujours clos qui lui aux donnaient l'apparence d'un mauvais lieu, et dans laquelle nous avons vu Colar introduire le capitaine Williams à son arrivée de Londres.

Le coeur de Cerise se serra à l'aspect lugubre de cette maison ; ce fut avec une horrible angoisse qu'elle souleva le marteau de la porte; et lorsque cette porte eut tourné en grinçant sur ses gonds rouillés et que la jeune fille eut aperçu devant elle une allée sombre, étroite, d'où s'échappait un air humide et nauséabond, et il lui sembla qu'elle entrait dans un sépulcre,

Elle avança en tâtonnant dans l'obscurité, et d'une voix émue, elle appela :

- N'y a-t-il donc pas de concierge?

Une lumière brilla alors en haut de cet escalier tournant, aux marches usées, qui avait pour rampe une corde graisseuse, et Cerise, frissonnante, vit apparaître un hideux visage de vieille femme qui demanda d'une voix aigre

- Oui est la ? Qui vient à cette heure ?

- Madame Coquelet ? interrogea Cerise toute tremblante.

- C'est moi, répondit la vieille.

Cerise monta les marches glissantes de l'escalier, et s'arrêta indécise en présence de la vieille femme.

- Madame, dit-elle, je viens au nom de ma soeur Louise...

- Louise, fit madame Coquelet, quelle Louise?

Cerise rougit, et songea au surnom de sa soeur.

- Baccarat, dit-elle.

- Ah ! ah ! dit la vieille, dont la voix parut se radoucir et devint meilleure ; entrez, ma petite, entrez.

Et madame Coquelet ouvrit une porte sur le carré du premier étage, et conduisit, à travers un corridor aussi sombre que l'allée, la jeune fille jusqu'à une chambre où elle la fit entrer.

- Venez, ma petite, disait la vieille d'un ton caressant, venez par ici.

Et Cerise, émue et toujours frissonnante, suivait cette horrible femme vêtu d'une camisole de nuit, coiffée d'un bonnet à rabans d'un rouge criard, et portant par-dessus sa camisole un châle tartan à carreaux verts.

La chambre où elle fit entrer Cerise ressemblait à la salle d'apparat d'un lieu suspect : rideaux d'un rouge fané aux croisées, vieux divan dont les accrocs étaient dissimulés sous une housse au
crochet, pendule Noblet sur la cheminée colle deux vases de fleurs, guéridon d'acajou plaqué, fauteuil en velours miroité et d'un ton verdâtre.

Cerise embrassa d'un coup d'oeil cet horrible mélange de pauvreté et de luxe honteux; puis son regard se reporta sur Madame Coquelet, et la naïve enfant se demanda comment soeur, qui vivait a milieu d'un monde élégant, pût avoir des relations avec une pareille femme.

-Entrez, ma petite, entrez ! répéta l'affreuse vieille d'un ton caressant qui eût épouvanté une femme moins innocente que Cerise.

Cerise obéit et demeura debout a milieu de la chambre rouge, continuant à regarder alternativement et avec un muet effroi cette pièce sombre d'aspect et cette mégère hideuse.

- Ah ! répéta celle-ci, vous venez de la part de Baccarat?

- C'est ma soeur, murmura Cerise en rougissant.

- Bien, bien, asseyez-vous, ma petite.

- Madame, reprit Cerise toujours émue, ma soeur m'a écrit qu'il fallait que je vinsse vous voir, que moi seule je pouvais la tirer de l'affreuse position où elle se trouve.

- C'est vrai, ma petite, c'est très vrai ; mais asseyez-vous donc.

Madame Coquelet, en parlant ainsi, avait un mauvais sourire qui consterna Cerise, et lui fit penser qu'en effet Baccarat était dans une situation terrible.

- Mais, reprit la vieille femme, ce n'est pas moi, c'est une personne que nous attendons qui va vous causer de votre soeur ma petite... Asseyez-vous là et attendez; cc ne sera pas long, la personne ne peut tarder.

Madame Coquelet posa le flambeau qu'elle tenait à la main sur la cheminée, entre l'un des vases de fleurs et la pendule, et avant que Cerise eût eu le temps de faire la moindre question elle se retira et ferma la porte sur elle.

Toute interdite, la jeune fille demeura seule, jetant autour d'elle un regard douloureusement étonné.

Ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait, tout, jusqu'à la lettre de sa sueur, était de nature à la plonger dans une inexprimable angoisse.

Cependant, elle s'assit sur le vieux divan à la housse a crochet d'un blanc douteux, et elle attendit, tressaillant au moindre bruit, et l'oeil attaché sur la pendule, dont l'aiguille allait atteindre le chiffre dix.

Dix minutes, un quart d'heure s'écoulèrent ; un silence profond régnait autour de Cerise, un silence au milieu duquel on eût entendu les pulsations du coeuur de la pauvre enfant, que précipitait un vague et indicible effroi.

Ses regards allaient de la pendule, qui mesurait le temps écoulé, à la porte, que masquait un rideau rouge pareil à ceux de l'unique croisée qui faisait face à a cheminée.

Et taudis qu'elle se perdait en conjectures sur le malheur prêt à fondre sur sa pauvre soeur et qu'elle était chargée de conjurer, tandis qu'elle se demandait ce que pouvait être cette personne qu'elle attendait avec une anxieuse impatience, un bruit se fit derrière elle.

Cerise se retourna et laissa échapper un cri de frayeur...

Une porte recouverte du papier qui tendait les murs, et qu'elle 'avait point remarquée, par conséquent, venait de s'ouvrir à côté du divan, pour livrer passage à un homme qu'à première vue Cerise ne reconnut pas.

Il portait des lunettes bleues ; mais, au lieu d'un habit bleu comme ses lunettes, il avait une redingote noire boutonnée pardessus un gilet blanc.

C'était M. de Beaupréau.

Le chef de bureau ferma la porte et salua Cerise de la main.

- Bonjour, chère enfant, dit-il d'un ton dégagé, en ôtant cependant son chapeau et laissant voir son front chauve.

Cerise, a la vue d'un homme, s'était levée avec vivacité et instinctivement, elle avait fait un pas en arrière. Mais l'apparence mûre et la calvitie de M. de Beaupréau la rassurèrent.

- Bonjour, bonjour, ma chère enfant, répéta-t-il d'un ton paternel où perçait néanmoins ne légère émotion.

- Monsieur, fit Cerise en reculant d'un pas encore, seriez-vous la personne que j'attends ?

- Oui, c'est moi, ma belle enfant !

Et le chef de bureau prit la main de la jeune fille.

- Asseyez-vous donc, dit-il.

Cerise retira sa main et demeura debout.

- Ma soeur, dit-elle, ma soeur Baccarat...

- Une charmante fille, presque aussi jolie que vous, interrompit le chef de bureau, qui prit une attitude et un ton régence.

- Ma soeur m'a écrit... poursuivit Cerise.

- Ah ! .. je sais.

- Qu'elle était dons une situation critique.

- Très critique, ma belle enfant.

- Et qu'il fallait que moi...

- Oui, dit M. de Beaupréau, Baccarat, en effet, compte beaucoup sur vous. Eh! mais, venez vous mettre là, près de moi, nous allons causer de cela tout à l'heure... Vous fais-je peur?

- Non, balbutia Cerise, qui ne comprenait absolument rien des paroles du chef de bureau, et se laissait prendre, cependant, à son accent bonhomme.

Et comme il s'agissait de sa soeur, que M. de Beaupré était vieux et laid, et qu'en l'innocence de son coeur la pauvre enfant était à cent lieues de la sinistre vérité, Cerise obéit et s'assit à l'extrémité opposée du divan sur lequel le chef de bureau s'était laissé tomber lourdement.

- Monsieur, supplia-t-elle d'une voix à attendrir un tigre, si vous pouvez sauver ma pauvre soeur...

- Oui sans doute, chère petite ; mais causons de vous d'abord...

- De moi ? fit Cerise abasourdie.

- De vous, répéta M. de Beaupréau, qui prit la main de l'ouvrière et voulut la baiser galamment.

Cerise retira sa main, et, bien que soupçonnant rien encore, elle se recula vivement et comme obéissant à une vague terreur.

- Voyons, reprit-il, se rapprochant d'elle, regardez-moi bien. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et il exposait, aux yeux de Cerise, son visage jeune et son front chauve aux clartés de la lampe placée sur la cheminée.

Un souvenir traversa soudain l'esprit de Cerise.

- Oui... oui, dit-elle, rue Bourbon-Villeneuve... sur le boulevard... jusqu'à ma porte...

Et, cette fois, Cerise, devinant enfin, se leva précipitamment et voulut fuir.

Mais elle songea à Baccarat, et soudain elle se dit qu'un homme qui s'était attaché à son pas, l'avait Suivie peut-être à cause de sa soeur, pour lui parler d'elle, et elle resta debout, attendant encore.

M. de Bcaupréau demeura assis, et reprit :

- Ma chère enfant, je vous semble peut-être un peu... mûr... et le fait est que je n'ai plus vingt ans... mais, croyez-le, je suis un homme comme il faut, très comme il faut même, et je saurai me conduire honorablement.

Cerise se méprit encore au sens de ses paroles et leva sur lui un timide regard.

- Oui, continua le chef de bureau, j'ai une assez belle position et je puis beaucoup. Voyons, que vous semblerait d'un joli entre-sol rue Blanche ou rue Saint-Lazare ? Mille francs de loyer, une bonne, cinq cents francs par mois et cent louis pour votre toilette ?...

- Monsieur ! s'écria Cerise suffoquée d'indignation et comprenant enfin.

Et alors la pauvre fille devina tout, tout, jusqu'à l'infamie de sa soeur. Et elle courut éperdue vers la porte pour fuir. Mais la porte était fermée.

En même temps, M. de Beaupréau se leva et alla vers elle, lui prit la taille et voulut l'embrasser.
Mais Cerise se dégagea et poussa un cri terrible

- Misérable!... Au secours ! murmura-t-elle d'une voix étouffée.

Mais M. de Beaupréau répondit par on éclat de rire

- Allons donc, petite, dit-il, ne soyons donc point méchante et farouche comme ça ; je tiendrai parole... et, pour preuve...

Il voulut l'enlacer; mais Cerise, à qui le désespoir donnait de la présence d'esprit et des forces, Cerise le repoussa, glissa hors de ses bras avec la souplesse d'une couleuvre, et fit un bond en arrière jusqu'à la cheminée, où elle s'arma de l'un des flambeaux, qui était argenté et dont elle se fit une arme.

L'attitude résolue de la jeune fille arrêta un moment M. de Beaupréau, qui hésita à la poursuivre.
Mais il se souvint que madame Coquelet, dans les mains charnues de laquelle il avait glissé cinq louis il y avait dix minutes, lui avait dit en souriant :

- Je suis toute seule dans la maison, et je suis sourde comme un pot de grès. Si la petite criait, il faudrait ne pas avoir peur... On assassinerait ici, que je n'entendrais pas...

Et M. de Beaupréau enhardi, voulut de nouveau s'élancer vers Cerise, qui continuait à appeler au secours.

Mais soudain la porte masquée auprès du divan fut brusquement ouverte, et un homme apparut qui fit jeter un cri de joie à la jeune fille éperdue et reculer d'un pas le séducteur, ainsi troublé dans son horrible tentative.

A la vue de cet homme, qu'elle ne connaissait pas cependant, Cerise devina que la Providence lui envoyait un libérateur.

En même temps, M. de Beaupréau murmurait avec stupeur :

- Sir Williams !

C'était, en effet, le baronnet sir Williams, dans les plans ténébreux duquel il était entré d'interrompre M. de Beaupréau dans l'accomplissement de son crime, qui venait d'apparaître, tête nue un pistolet à la main, sur le seuil de cette chambre où Cerise s'était crue perdue ; le baronnet sir Williams, qui, la veille, avait été présenté au chef de bureau dans le ministère des Affaires étrangères et avait eu l'honneur de faire danser deux fois mademoiselle Hermine, la fiancée de M. Fernand Rocher.

La vue de cet homme rencontré au grand soleil du monde, qui connaissait sa haute position, ses fonctions administratives, et qui le surprenait ainsi se livrant aux brutalités d'un soudard,
violentant une jeune fille sans défense, produisit sur M. de Beaupréau la stupeur qu'il aurait éprouvée à l'aspect de la tête de Méduse.

Il recula frissonnant et pâle devant Williams, qui alla vers Cerise et lui dit :

- Ne craignez rien, mademoiselle; le ciel vous envoie un protecteur, et vous serez respectée par ce misérable.

En même temps, Williams appela :

- Colar ! Colar !

La porte principale, celle par où Cerise était entrée, s'ouvrit alors, et Cerise vit apparaître Cola, l'âme damnée de Williams, Colar, le nouvel ami de Léon, et à sa vue Cerise jeta un de joie et se précipita vers lui comme un enfant vers sa mère.

- Tu vas reconduire mademoiselle, lui dit Williams, et s'il lui arrivait quelque chose...

- Tonnerre et sang ! s'écria Colar, qui feignit une surprise profonde, c'est mademoiselle Cerise !... On ne nous avait donc pas trompés.

Et il entraîna la jeune fille sans lui donner l'explication de ses étranges paroles, tandis que Williams demeurait seul en présence de M. de Beauprés.

Cerise, cependant, toute tremblante encore, mais confiante en l'ami de, son fiancé, sortait de cette honteuse maison où elle avait failli être victime de la brutalité de ce vieillard en délire, et elle pressait les mains de Colas en murmurant

- Merci ! merci !


Suite : Le pacte


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