Tandis que M. de Beaupréau courait chez Baccarat, celle-ci se trouvait de nouveau en tête à tête avec le capitaine Williams.
Le baronnet et la courtisane étaient seuls dans un petit boudoir où Baccarat ne recevait que ses plus intimes amis, et dont la situation
isolée permettait d'y causer librement, sans aine d'être entendu même par Fanny, qui avait la coutume d'écouter aux portes.
Baccarat était pale, défaite, et une larme roulait dans ses yeux.
Williams était froid, calme, légèrement railleur, comme il
convient au génie de la tentation.
- Suis-je assez abaissée ! murmurait la courtisane, en songeant à quel prix elle achetait le célibat de Fernand.
- Ma chère, répondit Williams, on n'a rien pour ri n ce bas-monde. Ce bon M. de Beaupréau vous rendra votre Fernand
bien-aimé ; il est juste qu'il touche le prix de son abnégation.
- Mais c'est ma soeur !... exclama Baccarat, essayant
de résister encore.
- Bah ! après tout, c'est à son bonheur que vous et moi nous travaillons...
- Elle est sage.. elle est honnête... elle veut un mari... murmura Baccarat d'une voix sourde.
- Nous en ferons, dans six mois, la reine de la mode. Elle aura, comme vous chevaux et voitures, au lieu de tirer l'aiguille du soir au
matin. Au lieu d'un horrible ouvrier aux mains noires, au bourgeron sale, ivre du matin au soir, en vertu de son droit de mari. nous lui donnerons, après cet odieux et grotesque
Beaupréau, un joli vicomte qui aura groom et tilbury, de fines moustaches nairas et cent mille livres de rente.
- Démon ! fit Baccarat qui avait le vertige.
- Merci, dit
galamment le baronnet.
Puis il tira sa montre.
- Voyons, dit-il, il est huit heures et demi,. Le Beaupréau doit avoir joué sa scène à l'heure qu'il est. Décidez-vous, ma
chère, ou je rétabli, le, faits tels qu'ils sont en allant offrir mes hommages à sa femme et à sa fille.., et jamais Fernand ne mettra les pieds ici.
Baccarat courba le front et se tut.
Williams étendit la m e table
- Asseyez-vous là, dit-il, et écrivez.
Baccarat, vainc se leva, alla vers la table et murmura :
- Dictez.
«Ma bonne sieur, dicta Williams, si tu ne me viens
[pas] en aide sur-le-champ, ta Louise est perdue, perdue sans retour. Je n'ai point le temps d'aller chez toi, de m'expliquer, de te révéler mon affreuse situation.
Seulement, sache-le, il y va de mon avenir et peut-être même de ma vie... Cours sur-le-champ, aussi vite que tu le pourras, rue Serpente, 19 ; demande à voir madame Coquelet,
et dis-lui : Je viens pour ma soeur... Tu sauras alors ce qu'il faut faire pour me sauver.
Ta Louise, qui t'aime.»
La plume échappa aux mains de Baccarat, et deux larmes, longtemps contenues, roulèrent enfin sur ses joues.
- Pauvre soeur ! murmura-t-elle.
- Maintenant, dit Williams,
attendons le Beaupréau.
Comme il achevait, un coup de sonnette qui retentit à l'intérieur du petit hôtel annonça l'arrivée d'un visiteur.
- C'est lui ! ce doit être lui, murmura le baronnet.
Et comme Baccarat se levait pour passer dans sa chambre à coucher et y recevoir le chef de bureau, Williams lui dit vivement :
- Si c'est lui, vous saurez d'abord ce qu'il a fait, et comment la scène a eu lien, Puis vous le laisserez un moment et reviendrez
me dire ce qui s'est passé avant de rien promettre.
Baccarat essuya ses larmes, et redevint femme sur-le-champ.
Elle se rajusta
devant une glace, répara un léger désordre dans sa chevelure, et sortit d'un pas ferme.
Cerise était définitivement sacrifiée à
cet amour pour Fernand Rocher qui brûlait le coeur de la courtisane.
C'était en effet M. de Beaupréau qui arrivait essoufflé et
triomphant, la lettre d'Hermine à la main
- Tenez, belle dame, dit-il à Baccarat en la lui tendant, lisez et voyez
Baccarat s'empara de la lettre, la lut le tueur palpitant, et se dit à part elle :
- Jamais il ne l'épousera !
M. de Beaupréau, à qui l'audace était revenue, s'assit tranquillement su une bergère, passa une main dans son habit bleu et regarda la
courtisane.
- Eh bien! belle dame, répondit-il, ne ferez-vous rien pour moi... maintenant ?
- Attendez ! reprit Baccarat, qui, sans aucune explication et fidèle aux ordres de Williams, laissa le chef de bureau stupéfait et seul, et
retourna durs le boudoir où le baronnet l'attendait.
Williams prit la lettre que Baccarat avait gardée, la lut attentivement et dit :
- C'est bien, c'est très bien ; c'est beaucoup plus que je n'espérais.
Puis ils ajouta, s'adressant à Baccarat
- Maintenant, ma chère, vous allez conseiller au Beaupréau de s'en aller rue Serpente, no.19, vers dix heures environ, d'y
demander à voir madame Coquelet et de se fier à elle pour Cerise.
- Est-ce tout ? fit Baccarat.
- Vous lui recommanderez, en outre, de ne donner demain aucune explication à Fernand Rocher, si celui-ci lui en demande.
- Bien, dit Baccarat.
- À présent, ma chère, quand le
Beaupré a parti, je vous dirai ce qu'il faut faire de cette lettre, et à mpoins que vous ne manquiez de patience et de sagacité, votre beau Fernand sera ici demain et n'en sortira
plus.
Baccarat frissonna de joie et rejoignit M. de Beaupréau.
En même temps, Williams sonna et Fanny parut.
- Petite, dit le baronnet, tu vas prendre le coupé de ta maîtresse et porter cc billet à mademoiselle Cerise. Si elle te
demande des explications, tu diras que tu ne sais rien... mais que ta maîtresse est dans un état affreux. Voici pour toi.
Une heure après, Williams quittait Baccarat et courait rue Serpente.
- A nous deux, monsieur de Beaupréau ! murmura-t-il en prenant les rênes de son tilbury.