À l'angle du boulevard et de la rue du Faubourg-du-Temple, au cinquième étage et auprès de la croisée d'une mansarde donnant sur la cour,
par une journée de soleil du mois de janvier, c'est-à-dire environ quinze jours après l'entrevue du capitaine Williams et de Colar, une jeune fille travaillait avec ardeur devant. une
table surchargée des objets et des petits outils nécessaires à la confection de fleurs artificielles.
Elle pouvait avoir seize ans ; elle était grande, svelte, blanche comme un lis, avec des cheveux noirs et des lèvres dont le rouge ardent lui avait fait donner le surnom de Cerise dans
l'atelier de fleuriste où elle avait fait son apprentissage.
Cerise avait entr'ouvert sa fenêtre pour laisser entrer un chaud rayon de soleil.
Et, tout en travaillant, la brune fille chantait avec insouciance cette romance, si fort à la mode alors d'Alfred de Musset, notée par Monpou, et qui commence ainsi :
Avez-vous vu dans Barcelone
Une Andalouse au teint bruni...
Au moment où elle arrivait au dernier couplet, les jolies mains de la jeune fille achevaient de lier la tige d'une pivoine, qu'elle
laissa tomber sur la table avec insouciance.
- Là ! dit-elle avec un petit soupir de mutine satisfaction, encore dix minutes, et mon ouvrage est fini ; j'irai le
porter, et, en revenant, je jetterai un petit coup d'oeil par la porte de l'atelier de M. G.
Un joli sourire se dessina sur les lèvres rouges de Cerise, et elle ajouta
- Enfin, voilà donc dimanche venu ! S'il fait demain un temps pareil à celui-ci, je vais être la plus heureuse des femmes. Mon
prétendu m'emmènera dîner avec sa mère aux Vendanges de Bourgogne, à Belleville.
Et Cerise, après avoir ri, se prit à soupirer un peu et se remit à sa besogne.
- Pauvre Léon ! murmura-t-elle, comme il voudrait être déjà revenu de son pays, où il ira chercher ses papiers et vendre
son petit lopin de terre. Ah ! si M. Gros ne lui avait pas promis de le nommer contremaître le mois prochain, il serait déjà parti...
Cerise jeta un regard moitié triste et moitié souriant à une cage appendue auprès de la fenêtre, et dans laquelle voltigeait une mésange.
- Vous aurez bientôt un joli petit maître, ma belle chanteuse, dit-elle, et nous serons deux à renouveler le mouron et le
chènevis de votre mangeoire, dans deux mois. Comme c'est long deux mois, quand on s'aime!...
Et Cerise soupira de nouveau.
Un pas léger résonna alors dans l'escalier, et une
voix non moins fraîche, quoique plus sonore que celle de Cerise, se fit entendre, disant ce couplet des Lorettes, la première eeuvre musicale de Nadaud
Dans un quadrille à part,
Voyez le grand Chicard,
Avec grâce étalant
Un pantalon qui dimanche était blanc.
« Et nous sommes au samedi, réfléchit Cerise, qui se leva à demi de sa chaise et ajouta : Bon ! voilà Baccarat. Ah
çà ! qu'a-t-elle donc à venir me voir si souvent, la grande soeur, depuis tantôt quinze jours, elle qui n'aime pas à se déranger ? »
La porte s'ouvrit ; une femme entra.
Certes, celui qui se fût trouvé là par
hasard aurait jeté un cri d'étonnement à la vue des deux femmes qui se trouvèrent alors en présence,, tant elles se ressemblaient, malgré la diversité de la couleur de leurs cheveux.
Cerise était brune et blanche, et elle avait les yeux noirs pleins de gaieté et de mutinerie.
Baccarat était blanche et blonde, et malgré sa chevelure cendrée, elle avait également les yeux noirs et les lèvres rouges de sa soeur Cerise.
Les traits du visage, contour et profil, étaient les mêmes.
Cependant, en les regardant de plus
près et en dépit de cette ressemblance de famille, on remarquait tout de suite en elles de notables différences dans l'âge, les moeurs, les habitudes, les manières.
Cerise avait seize ans ; elle était frêle, mince ; ses petits doigts, un peu rouges, portaient à leur extrémité les marques du travail, et ses ongles, qu'elle s'efforçait de soigner,
étaient cependant mal taillés.
Baccarat avait vingt-deux ans ; sa taille avait acquis cette rondeur élégante, ce
demi-embonpoint que n'ont jamais les jeunes filles, et ses mains, blanches comme un lis, avaient la transparence de la cire vierge, et laissaient entrevoir de belles veines bleues sous
leur peau diaphane. Ses ongles, durs et polis, terminaient des doigts irréprochables, où l'oeil le plus exercé n'aurait certes pas pu découvrir une seule piqûre d'aiguille.
Cerise avait des mains d'ouvrière : Baccarat avait des mains de duchesse.
L'oeil
noir de Cerise était tantôt pétillant de joie mutine et tantôt empli d'une vague et douce mélancolie.
Baccarat avait ce regard
ardent, fier et presque méchant de la femme qui se sait forte et s'est fait une arme de sa beauté quelquefois ; ses yeux brillaient d'un feu sombre, où se révélaient à demi les
découragements fiévreux et les ardeurs inassouvies des passions.
Cerise était charmante dans sa petite robe de laine brune à
manches fermées sur le poignet par un simple bouton de nacre, et sur lesquelles se rabattaient des manchettes d'une irréprochable blancheur ; elle avait au cou une guimpe qu'elle avait
festonnée elle-même, et sur la guimpe un foulard de six francs, qui lui seyait mieux qu'un collier de perles fines...
Baccarat
avait une robe de moire antique ; elle drapait sa taille élégante dans un cachemire de l'Inde, et portait un bracelet de prix à son bras nu, qui disparaissait à demi dans un manchon de
martre de Sibérie.
Cerise était belle et sage, et voulait avoir un mari.
Baccarat avait fui, un soir, il y avait six ans, la maison paternelle, - un pauvre logis d'ouvrier, - et du sixième étape où son père était graveur sur
cuivre et gagnait péniblement la vie de sa famille, elle s'était laissée choir dans une calèche à deux chevaux qui l'avait emportée vers le quartier des existences dorées, et l'avait
déposée sur le seuil d'un petit hôtel de la rue Moncey, bâti par le jeune baron d'O... tout exprès pour elle.
Pendant cinq
années, la pauvre famille n'avait point revu la fille séduite ; l'honnête graveur l'avait maudite, et la douleur qu'il avait éprouvée de la fuite de son enfant avait hâté chez lui le
dénouement fatal d'une maladie de coeur dont il était atteint depuis longtemps.
A son lit de mort, Baccarat était revenue, et
le père avait pardonné en expirant.
Mais, le père mort, la lionne reprit son genre de vie, et, chose triste à dire, elle
entraîna sa mère hors de cette maison où, jusqu'alors, n'était entré que l'argent rare et si pur du travail, pour lui faire partager cette existence que le vice et la paresse avaient
dorée.
Entre la mère oublieuse et la soeur coupable, Cerise, on devait s'y attendre, ne pouvait que succomber. Dieu la
protégea, cependant, et lui mit au coeur la fierté de son père et son amour du travail.
Tandis que Baccarat roulait voiture
avec sa complaisante mère, Cerise louait cette petite chambre où nous venons de la voir, y transportait une partie du pauvre ménage de ses parents, et continuait à gagner deux francs
par jour à l'aide d'un travail opiniâtre.
Depuis plus d'un an Cerise vivait seule, subvenait à tous ses besoins, payait
régulièrement son petit loyer, et faisait des économies pour sa corbeille de noce...
Car Cerise allait se marier au premier
jour ; elle aimait un honnête ouvrier qu'on nommait Léon Rolland, et qui avait la confiance absolue de son patron, M. Gros, principal ébéniste de la rue Chapon.
Et peut-être, du reste, que cet amour qu'elle avait au coeur n'avait pas peu contribué à l'empêcher de céder à la séduction, s'offrant à elle sous la double apparence d'une saur
pervertie et d'une mère qui foulait toute pudeur aux pieds.
Cependant, Cerise n'avait jamais cessé de voir sa mère et sa soeur
; toutes deux, ensemble ou à tour de rôle, venaient visiter la jeune ouvrière, et passer parfois une journée avec elle ; mais Cerise ne leur rendait jamais leurs visites. Elle eût
rougi de mettre les pieds dans cet hôtel que Baccarat avait payé si cher.
Les deux soeurs s'embrassèrent avec affection.
- Bonjour, Cerisette, dit la pécheresse, bonjour, chère petite soeur.
- Bonjour, Louise, répondit la jeune ouvrière, qui avait une certaine répugnance à appeler sa soeur de ce sobriquet de Baccarat que lui avaient donné quelques viveurs, un soir
d'orgie où elle gagnait des monceaux d'or au jeu de ce nom.
- Comment ! dit Baccarat en s'asseyant auprès de la fleuriste, tu as déjà fait tout cela depuis ce matin ?
- Ah ! dame, répondit Cerise en riant, je me suis levée au petit jour, et je me suis mise au travail bravement pour avoir plus tôt fini. C'est aujourd'hui samedi, et je veux
être la première de l'atelier à rendre l'ouvrage... Et puis, ajouta Cerise, je me fais une robe pour demain, et j'aurai le temps de la finir en veillant un peu.
- Oh ! oh ! dit Baccarat avec distraction, tu te fais belle demain, il paraît ?
- Dame ! c'est dimanche...
- N'est-ce que pour cela ?
Cerise se prit à rougir comme le fruit dont elle portait le nom
- Léon, dit-elle, m'emmènera dîner avec sa mère à Belleville.
Baccarat jouait distraitement avec un poinçon dont se servait sa sceur pour son métier de fleuriste.
- Ah ! dit-elle, tu l'aimes donc toujours, ton Léon ?
- Oui, répondit franchement Cerise ; n'est-il pas un brave coeur et un beau garçon !
- Je ne dis pas, murmura Baccarat ; mais en épousant un ouvrier, ma fille, tu seras dans la dêche toute ta vie.
- Bah ! dit Cerise ; quand on est eux à gagner sa vie et qu'on s'aime, on n'est jamais malheureux. D'ailleurs, Léon va être contremaître. il gagnera dix francs par jour, et
il pourra m'établir un petit magasin où je me mettrai à mon compte. Il a du bien dans son pays, trois ou quatre mille francs au moins : c'est bien assez pour acheter un fonds de
fleuriste.
Baccarat haussa imperceptiblement les épaules.
- Tu sais bien, dit-elle, que si tu as besoin de quatre ou même de dix mille francs pour t'établir, je te les donnerai.
- Nenni ! répliqua Cerise : une honnête fille n'accepte d'argent que de son père ou de son mari.
- Mais je suis ta soeur, moi.
- Si tu avais un mari,
j'accepterais.
Baccarat se mordit les lèvres, et fronça ses sourcils olympiens.
- Tu me rendras cela, dit-elle, quand tu seras mariée... puisque Léon a de l'argent.
- Non, dit Cerise, je suis entêtée et fière, je n'emprunte pas chacun son idée.
La jeune fille s'était remise à travailler tout en causant avec sa soeur ; et Baccarat s'était insensiblement approchée de la croisée,
sur laquelle elle s'était accoudée avec une négligence affectée, mais en réalité pour jeter un regard ardent et curieux à une croisée de la maison voisine, qui donnait pareillement
dans la cour, et qui était située à un étage inférieur à celui de la modiste.
Cette fenêtre était fermée, et les rideaux blancs
en étaient soigneusement tirés.
- Il n'y est pas, murmura tout bas Baccarat avec dépit.
- Dis donc, Louise, fit Cerisette qui suivait du coin de l'oeil les mouvements de sa soeur, et qui avait sur les lèvres un mutin sourire, sais-tu que tu es bien gentille
avec moi depuis quelque temps, de venir ainsi me voir presque tous les jours?
Baccarat tressaillit, et se retourna brusquement.
- Est-ce que tu as affaire dans le quartier? continua Cerise avec une naïveté hypocrite.
- Non, répondit Baccarat. Je viens te voir parce que je t'aime, et que j'ai ma liberté.
- Bon, fit la jeune fille avec malice, il y a longtemps que tu as ta liberté, et je crois que tu m'as toujours aimée... Cependant...
- Ah ! ma foi ! dit Baccarat, tant pis pour ta bégueulerie ordinaire ! Puisque tu me questionnes, je te dirai tout, quitte a te faire rougir.
Cerise baissa les yeux à demi.
- Si tu as des secrets, dit-elle, c'est différent...
- Non, répondit Baccarat, il n'y a pas de secrets là-dedans. J'ai ce qu'on appelle une tocade. Ça t'étonne peut-être, car on dit dans tout Paris qu'en dehors de sa famille,
la Baccarat n'a pas de coeur, et qu'elle se moque autant d'un homme qu'un Français d'un Chinois.
Cerise leva la tête et regarda sa soeur.
La Baccarat était devenue sérieuse et
triste en parlant de la sorte, et il y avait dans ses yeux comme une rage secrète d'obéir ainsi à un sentiment tout nouveau, elle qui se riait des plus orageuses passions.
- Oui, continua-t-elle, j'ai vu un jour, ici, il y a un mois, de ta fenêtre où j'étais accoudée comme aujourd'hui, un jeune
homme qui m'a bouleversée et fait battre le coeur, à moi qui n'aime jamais...
Et Baccarat étendit le doigt.
Là, dit-elle, cette fenêtre du cinquième.
- Bon ! dit Cerise en souriant, je sais qui tu veux dire. C'est M. Fernand Rocher.
- Tu le connais ? dit Baccarat avec joie.
- Oui, dit Cerise.
- Eh bien ! murmura la soeur aînée avec l'accent de la passion vraie, je l'aime... Oh ! mais je l'aime, vois-tu, comme tu n'aimes pas Léon, toi !
- Ah ! dit Cerise d'un ton de reproche et d'incrédulité tout à la fois.
- Je l'ai vu trois fois, poursuivit Baccarat, trois fois à sa fenêtre, et il ne m'a seulement pas regardée, moi pour qui on se brûle la cervelle... Et je viens ici pour le
voir... ne fût-ce qu'une seconde... Et, vois comme. je suis toquée, il y a des moments où j'ai envie de lui écrire, de monter chez lui, et de me mettre à ses genoux en lui disant :
" Tu ne sais donc pas que je t'aime ?"
Et Baccarat laissa jaillir de ses grands yeux noirs un regard de flamme.
- Est-ce bête et bizarre, continua-t-elle, qu'on se laisse aller ainsi à aimer un homme qu'on ne connaît pas, dont on ne
sait même pas le nom, qui est marié, peut-être ; qu'on l'aime à en perdre le boire et le manger, qu'on en rêve le jour et la nuit.
Cerise regardait sa soeur avec étonnement, tant elle connaissait son insensibilité ordinaire.
- Comment ! dit-elle, tu l'aimes autant que cela ?
- Oh ! fit Baccarat, posant la main sur son coeur, j'en deviens folle... Tiens, depuis un quart d'heure je suis là, l'oeil fixé sur cette fenêtre fermée, mon coeur bat...
Mais il n'est donc jamais chez lui, ce jeune homme? acheva-t-elle avec impatience.
- Il rentre tous les jours à deux heures précises, répondit Cerise.
- Mais parle-moi donc de lui, s'écria Baccarat avec l'impétuosité de la passion, dis-moi qui il est, ce qu'il fait, où et comment tu l'as connu !
- C'est Léon qui me l'a fait connaître.
- Comment cela?
- Le patron de Léon lui a vendu un bureau, des chaises et un bois de lit quand il a emménagé dans cette maison. C'est Léon qui lui a livré tout cela et qui lui a posé ses rideaux.
« Il paraît qu'il n'est pas riche, ce jeune homme, et qu'il a une petite place de
deux cents francs par mois dans un bureau. Avec cela, on ne va pas bien loin, quand on est un monsieur, qu'on porte habit et qu'il faut tenir un rang. Tu sais comme Léon est bon
enfant ; il devina que M. Fernand était gêné par l'achat de ce mobilier, et il lui dit
- Le patron vous a vendu au comptant, monsieur, mais si vous avez besoin d'un peu de temps, j'en fais mon affaire.
« Les meubles vendus montaient à trois cents francs ; M. Fernand accepta l'offre de Léon, en qui son patron a toute confiance, et
il donna cent cinquante francs à compte. Il a payé le reste en trois mois, et comme il n'est pas fier, malgré son éducation, il a pris Léon en amitié.
« Il paraît qu'il est employé dans un journal, car il a facilement des billets de spectacle ; il en a donc offert plusieurs fois à
Léon, qui les a acceptés pour nous les donner, à sa mère et à moi.
« Puis il s'est trouvé que l'ouvrage chômait un
peu pour moi, et M. Fernand ayant des chemises à faire, Léon me l'a envoyé, et nous avons fait connaissance. Depuis ce temps, il me dit bonjour quand nous nous voyons à la fenêtre,
et voilà ! acheva Cerise.
- Et... demanda Baccarat avec un subit tremblement dans la voix, il est... seul ?
- Oui.
- Tu ne vois jamais personne... chez lui ?
- Jamais.
Baccarat respira.
- Je l'aime, murmura-t-elle... et il m'aimera.
Comme elle achevait, la fenêtre du cinquième s'ouvrit et encadra une tête d'homme. Baccarat sentit tout son sang affluer à son coeur, et
elle devint fort pâle.
- Le voilà ! dit-elle à sa soeur en se rejetant en arrière vivement.
Cerise se mit à la fenêtre et se prit à fredonner pour faire lever les yeux au jeune homme, qui regardait avec distraction dans la cour.
Fernand Rocher aperçut la jeune fille et la salua, puis il parut étonné de voir apparaître derrière elle une figure qui avait avec la
sienne une pareille ressemblance.
- C'est ma soeur, lui dit Cerise.
Fernand salua.
- Dis-lui donc, souffla Baccarat à l'oreille de la jeune ouvrière, dis-lui donc qu'il serait bien aimable de venir nous
dire bonjour.
L'accent de Baccarat était suppliant et toucha Cerise, qui, sans réfléchir à la légèreté d'une pareille démarche, cria au jeune homme en
lui faisant signe du doigt
- Venez donc nous dire bonjour, monsieur Fernand, si vous n'avez autre chose à faire.
- Je vous remercie bien de votre invitation, mademoiselle, répondit le jeune homme ; malheureusement je suis un peu à l'heure : j'ai une visite à rendre : je dîne en ville,
et il faut que je m'habille.
- Il sort ! murmura Baccarat, qui se mordit les lèvres de dépit. Oh 1 je saurai où il va.
Le jeune homme salua de nouveau les deux soeurs et ferma sa fenêtre.
- Oui, répéta Baccarat, je veux savoir où il va, et je le saurai. Peut-être chez quelque femme... Oh ! je crois que je
serai horriblement jalouse.
Cerise écoutait sa soeur avec étonnement.
- Mais, fit-elle observer, M. Fernand n'est ni ton mari, ni ton amant.
- Il le sera, dit Baccarat, dont les sourcils blonds se réunirent sous l'impulsion d'une volonté altière.
- Ton mari?
Baccarat haussa les épaules et se tut.
- D'ailleurs, murmura Cerise, je crois que Léon m'a dit que M. Fernand songeait à se marier.
A ce mot, Baccarat bondit comme une panthère blessée qui entend le cri lointain des chasseurs qui la traquent.
- Se marier, lui ! murmura-t-elle.
- Pourquoi pas ? demanda Cerise ingénument.
- Je ne le veux pas, moi !
- Mais de quel droit ?...
- De quel droit ! s'écria la pécheresse en frappant du pied avec colère. Est-ce qu'il est question de droit en amour? Je l'aime !...
- Mais s'il ne t'aime pas, lui ?...
- Il m'aimera...
Et la jeune femme jeta un regard superbe dans la petite glace placée sur la cheminée de Cerise, et semblait faire d'un coup d'oeil
l'inventaire de sa beauté fière et hardie.
- Par exemple ! dit-elle avec l'orgueil d'un ange déchu, il serait curieux que la première fois qu'une fille comme moi
aurait eu fantaisie d'aimer un homme, cet homme ne l'aimât pas ! On s'est tué pour moi, et un petit employé qui demeure au cinquième ne deviendrait pas fou de moi ! Ah ! s'il en
était ainsi, je ne serais plus la Baccarat.
Cerise venait de terminer ses fleurs, et elle jeta sur ses épaules un châle tartan à carreaux gris et blancs ; puis elle lissa ses
cheveux, et mit sur sa tête un joli petit bonnet à noeuds de ruban ponceau.
- Je vais rendre mon ouvrage, dit-elle.
Les deux soeurs descendirent ensemble dans la rue.
Baccarat était venue en
voiture, comme toujours.
Un joli coupé, attelé d'un cheval gris de fer et conduit par un cocher en livrée, attendait à la
porte.
- Veux-tu que je te mène à ton magasin ? demanda la jeune femme en ouvrant la portière de sa voiture.
- Fi ! répondit la fière Cerise ; il ferait beau voir une pauvre ouvrière aller reporter quinze francs d'ouvrage dans un coupé traîné par un cheval de mille écus !
Adieu, Louise, je vais à pied...
- Adieu, petite sotte, répondit Baccarat, qui mit un baiser au front de sa soeur.
Cerise s'en alla d'un petit pas alerte et délibéré, traversa le boulevard et prit la rue du Temple, tandis que sa soeur s'installait
dans le coupé.
- Où va madame ? demanda le cocher.
- Nulle part, répondit
Baccarat, j'attends ici...
Elle attendit, en effet, dans le coupé, que M. Fernand Rocher sortît de la maison voisine, sur laquelle elle avait les yeux opiniâtrement
fixés.
Dix minutes après, en effet, le jeune homme sortit et passa auprès de la voiture sans même y prendre garde.
- Suis ce jeune homme à distance, dit Baccarat à son cocher.
Le coupé partit au pas, et Baccarat abaissa prudemment les stores.