Il est à Paris un
quartier tout nouveau, où deux populations distinctes et bien
différentes l'une de l'autre, mais que souvent le hasard et
peut-être une certaine similitude de goût et d'habitudes
réunissent, ont planté leur tente depuis tantôt quinze ou vingt
ans.
Nous voulons parler de ces rues nombreuses qui convergent en
tous sers vers la butte Montmartre, touchent à leur point de
départ, la rue Saint-Lazare, montent jusqu'au mur de ronde, et
ont pris le nom collectif de quartier Breda.
Là, ces folles
créatures qui naissent et meurent on ne sait où et brillent une
dizaine d'années comme un météore, ces filles enivrées de
plaisir et de paresse, qui égrènent des fortunes dans leurs
doigts prodigues, escomptent par avance l'avenir et gaspillent
le présent, le monde des pécheresses, enfin, a pris possession
de l'entresol et du premier étage de chaque maison.
Les étages
supérieurs, surtout ceux qui sont pourvus de terrasses, sont
devenus la conquête de ce peuple intelligent et aristocratique
dans ses goûts, à défaut d'opulence, qu'on nomme le monde des
artistes. Peu de maisons, sur les hauteurs surtout, qui ne
possèdent pas un ou deux ateliers ; beaucoup abritent un
musicien déjà célèbre ou en chemin de le devenir, ou un poète
qui se console de l'ingratitude du siècle de fer en respirant à
pleins poumons, par les croisées de son cinquième, le grand air
qui flotte dans l'azur du ciel.
Artistes et
pécheresses, vivant un peu au jour le jour, les uns et les
autres se sont fraternellement groupés pour peupler la ville
nouvelle, humble colonie il y a quinze ans.
En effet, en
l'année 1843, les extrémités de la rue Blanche et de la rue
Fontaine-Saint-Georges étaient à peine bâties, et les maisons
étaient éparpillées, çà et là et presque sans bornes, auprès du
mur de ronde, comme un troupeau de moutons épars au flanc d'une
colline.
Entre la rue
Pigalle et la rue Fontaine, à la place même où l'on a percé
depuis la rue Duperré, s'élevait une grande maison où toute une
colonie artistique avait établi ses pénates.
Or, dans la nuit
du mardi gras au mercredi des cendres de l'année 1843, le
quatrième étage de cette maison était resplendissant de
lumières. Et par les croisées entr'ouvertes, - car la nuit était
tiède comme une nuit d'avril, bien que le mois de mars fût à
peine à son début, - s'échappaient des voix bruyantes, joyeuses,
et les sons d'une polka frénétique.
Un peintre de
talent, à qui la fortune et la renommée étaient arrivées à la
fois, et qui se nommait Paul Lorat, donnait une de ces fêtes
d'atelier qui brillent par leur excentricité, et auxquelles les
arts réunis apportent tout leur prestige.
Le vaste atelier
du grand artiste avait été converti en salle de bal, et la
terrasse, qui lui était contiguë, en jardin. Le bal était
travesti et même masqué.
Les invités se
recrutaient un peu dans tous les mondes. Il y avait des
artistes, des gens de lettres, des fils de famille qui se
ruinaient gaiement, quelques employés des ministères, un
douzième d'agent de change, un banquier célèbre, et, en somme,
un échantillon de toutes les célébrités à la mode.
Les femmes
appartenaient au théâtre, au monde de la galanterie.
Le costume
historique était de rigueur, et aucun invité n'y avait manqué.
Les dames de la cour de Louis XV dansaient avec des pages de
Charles V, et la première contredanse avait vu réunis dans la
même figure une reine Elisabeth d'Angleterre, un marquis de
Lauzun, une Agnès Sorel et un Louis XIII.