Le blogue (*) de Simon Popp
Semaine du 8 août 2005
J'ai dû, au cours des dernières semaines, faire affaire avec une bonne douzaine de fonctionnaires. Quand je dis «faire affaire», il faut me comprendre : moi, j'essayais de faire affaire, eux n'essayaient que m'enseigner les rouages administratifs de leurs ministères. Et ce fut un formulaire en quatre copies ici, une demande d'autorisation là, quatre jours d'attente ailleurs et des numéros à prendre à l'entrée.
C'est ainsi que, dans une bibliothèque peu fréquentée où j'ai demandé, d'abord par internet, de consulter un certain document, je me suis fait dire au départ que je ne le pouvais pas parce qu'il était en «état de conservation». Au téléphone, j'ai demandé ce que cela pouvait bien vouloir dire étant donné que le rôle précis de cette bibliothèque est, justement, de «conserver» certains documents. «En état de conservation», ai-je appris, voulait dire qu'on ne pouvait pas consulter le document lui-même mais que le Ministère se ferait un plaisir d'en faire une photocopie que je pourrais consulter à loisir. - Deux jours. - Sur place, j'ai trouvé étonnant que le parking soit, à toutes fins utiles, vide mais j'étais quelque peu en dehors des heures d'affluence[1]. À l'entrée, contre une fiche me demandant nom, adresse, profession, etc., on m'a remis un laisser-passer et une clé. La clé, m'a-t-on expliqué, était pour l'accès au casier où je pourrais déposer mon pardessus et mes couvre-chaussures. Comme il fait 30°, je me suis dit que cela ne serait sans doute pas nécessaire mais on a insisté quand même pour que je la conserve jusqu'à ce que je quitte les lieux. - Avec mon laisser-passer, j'ai eu accès à une salle de «consultation» où, pour le document que je voulais consulter, il m'a fallu remplir une autre fiche. «Impossible, m'a-t-on dit, ce document est...- oui je sais : "en état de conservation" mais j'ai téléphoné.. - Ah bon...» - (Signe de déception ? Me semble que oui.) - «Vous pouvez vous asseoir.» - Plusieurs minutes plus tard, une porte s'ouvre et voici qu'entre un énorme chariot poussé par un troisième intervenant qui, vraisemblablement, est allé chercher mon document, l'a déposé sur ce chariot pour le véhiculer dans les méandres de l'endroit où seul le «personnel autorisé a accès» jusqu'à la salle de consultation où se trouvait un seul client : moi. - «C'est vous qui avez demandé le relevé X ?» m'a-t-il demandé. - Inutile de lui mentionner qu'il n'y avait personne d'autre dans la salle. - Pour quinze cents, je pouvais, si je le désirait, en faire une photocopie sauf que la photocopieuse devait être mise en marche. - Un homme est venu, a actionné le commutateur et le temps que la machine se réchauffe, j'avais enfin en main ce que j'étais venu chercher. - Et c'est ainsi, qu'au bout de trois quart d'heure, j'ai pu repartir avec une photocopie d'une photocopie non sans avoir signé un autre formulaire, remis ma clé et mon laisser-passer contre une troisième (ou était-ce une quatrième ?) signature. - Et la première photocopie ? - «Elle servira pour celui qui voudra consulter le document la prochaine fois», m'a-t-on répondu. - Et tout cela sans que personne trouve étrange d'être assis là, toute la journée, à ne rien faire, en attendant qu'un client se pointe.
Des exemples comme cela, nous en connaissons tous mais la question que je me suis posé en sortant - d'ordre générale il va sans dire - a été la suivante : «Mais quels crétins, dans quels bureaux, organisent ces ballets de va-et-vient que chacun s'applique à suivre sans se demander pourquoi, sans oser même en questionner le bien-fondé ?» Et la réponse est venue : d'autres fonctionnaires, d'autres préposés, d'autres distributeurs de laisser-passer ou de clés pour pardessus par 30°.
Et cette réflexion m'est venue :
En quarante ans et plus, je ne me souviens pas avoir rencontrer un seul employé du gouvernement, à quelque échelon que ce soit, qui ait manifesté, dans l'exercice de ses fonctions, une seule lueur d'intelligence ou la moindre initiative. - Vous allez me dire que j'ai été malchanceux mais j'en doute.
Et voilà que la chose se répand : dans les supermarchés, aux comptoirs des compagnies aériennes, dans les grandes surfaces et puis, récemment, dans une quincaillerie.
Je n'ai pas été en classe depuis des années mais si le système en est rendu là, je comprends tout à coup pourquoi il y a tant de «drop-outs» (et de squeegees).
[1] Sur ce point je peux préciser que je me suis déjà pointé à cet endroit plusieurs fois, à n'importe quelle heure, et que le parking s'est toujours trouvé vide. En fait, sur plusieurs mois, je peux affirmer n'avoir vu que deux abonnés dans cet établissement. Et pas le même jour.
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