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Q - Monsieur le Professeur, on a beaucoup parlé
depuis quelque temps de votre retraite éventuelle, de votre succession, de
projets que vous laisseriez en plan. Qu'avez-vous à dire à propos de ces
rumeurs ? R - Que ce sont, justement, des
rumeurs car j'ai bien l'intention de mener à bien les importantes
recherches que nous avons entreprises il y a plusieurs années de cela dans
le domaine de la séismologie appliquée, par exemple
Q - ... que d'aucuns, parmi les plus éminents
séismologues, contestent. Surtout depuis votre annonce de la découverte du
bacille du tremblement de terre.
R - Naturellement, nous nous attendions à une
certaine résistance (si je peux m'exprimer ainsi) en provenance du milieu
scientifique académique mais nous nous sommes aperçu très vite que
l'intérêt que suscitaient nos théories dépassait largement le seuil de la
simple curiosité ; en fait, les réactions à nos premières publications
n'ont fait que confirmer que les physiciens en général et les géophysiciens
en particulier, sans nécessairement abonder dans le même sens que nos
conclusions, se sont mis à adopter presque immédiatement une position de
scepticisme qu'on a vue rarement, depuis plusieurs années, dans le domaine
organo-chimique ou, si vous préférez, le domaine de la chimie organique. -
J'hésite à utiliser cette dernière appellation car on associe trop souvent
aujourd'hui la chimie organique aux psychotropes et ces autres
produits que, du reste, nous, de l'Université de Napierville, n'avons aucun
scrupule à utiliser dans nos recherches sur ce fameux bacille, quitte à
influencer quelque peu son magmatisme.
Q - Aucune réaction de la S.P.C.A. ?
R - Des plaintes, oui, nous en avons reçues. De la
S.P.C.B. (Society for the Prevention of Cruelty to Bacillus), entre autres.
Il nous a fallu démontrer que les bacilles en tant qu'entités
unicellulaires n'avaient pas de système nerveux susceptibles d'engendrer
chez eux quelque chose qui pourrait ressembler à ce que nous appelons,
nous, primates, de la douleur mais cela n'a eu dans notre calendrier qu'un
effet mineur, effet largement compensé d'ailleurs par un repos bien mérité
chez nos collaborateurs.
Q - Dans l'ensemble, cependant...
R - Déplacer la montagne vers Mohammed ou déplacer
Mohammed vers la montagne - enfin : vous voyez ce que je veux dire - fut
une chose qui fut réglée dès que, ayant gravi la colline de ce qui était
connu sur l'origine des séismes au moment où nous avons débuté nos
recherches, nous avons eu l'intuition de saisir le problème dans son
ensemble et comprendre que la vie à base de carbone que nous connaissons ne
suffisait pas à expliquer certains phénomènes dont la gravité,
l'électromagnétisme et la relativité spatio-temporelle ne semblaient être
que des manifestations apparemment isolées.
Q - Le bacille du tremblement de terre serait
donc, à la base, une forme de vie chimiquement originaire de l'assemblage
d'éléments biologiquement inertes mais qui, combinés ensemble pourraient
faire partie de ce que le monde classique de la chimie organique appellent
une forme de vie ?
R - Précisément
Q - Des dangers de propagation ?
R. - Forcément mais grâce à de
généreuses subventions de la Vatfair-Fair Research Foundation in Marginal
Theories, l'Université de Napierville a pu s'équiper de laboratoire
anti-séismiques capables de résister aux attaques de bacilles en provenance
de l'extérieur et ainsi prévenir les effets Domino qu'on a trop souvent
constatés dans d'autres domaines de recherches comme celui de
l'accélération de particules qui ont débouché sur une surmultiplication
d'accélérateurs dans le monde entier - et je ne vous parlerai pas du
domaine de l'astronomie où, chacun, à l'aide d'appareils à peu près
semblables étudie les mêmes phénomènes sans concertation quant aux buts de
ses recherches ni leur utilité.
Q - Des applications pratiques ?
R - Ofcoursément. Nous avons développé,
par exemple, au cours des derniers mois, des capsules séismologiques qui,
insérées dans des médicaments, devraient supprimer la nécessité d'avoir la
présence d'étiquettes qui se lisent «brasser avant usage». - Nous
avons également développé des pompes organiques qui agissent au niveau des
manèges dans les foires et les terrains de jeu comme des vibrateurs
mécaniques sans toutefois nécessiter des pompes, de l'air comprimée, des
engrenages, etc. - tous forts coûteux, au demeurant, et nécessitant un
entretien régulier - et qui donnent aux utilisateurs de Whiz-Bang, de
Torpedo-Machine ou de Crazy-Cycle la parfaite illusion de mouvements,
prévus ou imprévus.
Q - Et ces bacilles se nourrissent
comment ?
R - Pour le moment, de caviar d'Iran et
d'une certaine espèce d'anchois que l'on recueille au large du Chili mais
nous nous penchons présentement sur une nouvelle variété de bacilles ayant
à peu près les mêmes caractéristiques que ceux de Yersin mais en plus
virulent qui, eux, se nourisseraient de steak-pommes-frites ou de Bili
guinéen, ramenant le coût de leur entretien à une centaine d'Euros par
mois, raison pour laquelle la Vatfair-Fair Applied Earthquake Science
s'intéresse à nos produits.
Q - D'autres projets ?
R - Mon fils,
Copernique, a mis au point un procédé
d'hydrogénation d'oxygène ou d'oxygénation d'hydrogène, dont les deux
éléments, mélangés dans une certaine proportion - deux parts d'hydrogène
pour une part d'oxygène ou H2O - donnent un liquide aux
propriétés multiples : il est sans goût, sans saveur, inodore et incolore
et on peut, de ce fait, s'en servir à divers usages : en cuisine, pour la
lessive, dans les usines même où il a des propriétés de refroidissement
notables. - Quant on lui ajoute du chlorure de sodium, on peut même y faire
vivre des mammifères ou des sortes de poisson qui n'existent à l'état
naturel que dans les océans
Q - Bref : du pain sur la planche
R - Exactement. Citant mon grand-père,
je ne saurais dire autrement : «Pas de progrès, pas d'avancement» et
son corrolaire :«Pas d'avancement, pas de progrès».
Q - Ce qui nous ramène à l'Université de
Napierville. Des perspectives de ce côté ?
R - Difficile à dire pour l'instant.
Dans sa forme actuelle, l'Université bénéficie de deux atouts majeurs.
D'abord, elle est isolée du monde scientifique et éducatif
traditionnel mais, de plus, elle est à l'extérieur des réseaux de
subventions qui font que dans des institutions semblables, la liberté
d'action est quasi inexistante. C'est ce qui lui permet de se développer
dans des directions qu'il est difficile d'imaginer ailleurs. - Songez, par
exemple, à notre chaire de littérature où les cascades jouent un si grand
rôle, à la poésie industrielle que nous enseignons depuis des années, à ces
autres domaines, tels la reconnaissance des parfums ou le journalisme
itinérants, deux choses qui, par exemple, semblent être ignorés par nos
collègues des autres universités. - L'UdeNap est, pour ainsi dire,
impliquée dans un mouvement que plus rien ne peut stopper.
Q - Mouvement qui, pourtant, doit être
organisé.
R - D'où ces modifications que nous
apportons au grand schème d'années en années : création de nouveaux musées,
élargissement de nos fonds bibliothécaires, représentations théâtrales de
plus en plus nombreuses, etc., etc. - Regardez bien ce que nous ferons de
l'AAA (l'Association des Arts Artistiques [de l'UdeNap]) au cours des
prochains mois.
Q- Nous n'y manquerons pas. |