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Book Reviews - Note de lecture

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Vous reprendrez bien un peu de latin... - Claude Terreaux - Arléa (diffusion Seuil), 1999

Jusqu'à tout récemment, j'ai cru que je savais encore lire le latin et que je n'avais [presque pas] perdu ce qu'on m'avait enseigné, il y a quelques décennies, de cette langue, dite morte, quelques siècles auparavant. C'est que je ne lisais plus ; je relisais. Toujours les mêmes auctores : Pline le jeune, Tite-Live, Tacite, Suétone ou Horace, parfois Virgile et Ovide ; César aussi, sauf que je n'ai jamais aimé son style. Quant à Cicéron, ayant été forcé d'apprendre par coeur presque tout son Quousque tandem, je ne me souviens pas l'avoir cité au-delà de nihil timor populi. Bref : je ne lisais pas du latin, je lisais du latin que j'avais auparavant lu, compris et traduit. Un peu comme on le fait en écoutant un lieder de Schubert ou un tango de Carlos Gardel : on oublie les mots, la grammaire, la syntaxe parce qu'on les connaît trop, convaincu qu'ils font partie de nous-mêmes.

(Permettez ici que je passe par dessus mon missel quotidien des fidèles (français-latin), précieux guide de cette, aujourd'hui, maintenant que j'y pense, étonnante partie de ma vie où je fus servant de messe deux fois par jour, parfois quatre (car étant celui de 7 heures et 7 heures et demi, j'avais souvent à compenser l'absence de celui de 8 heures et 8 heures et demi) et cela pendant six ou sept ans. - Il est, au demeurant, ce missel, toujours dans ma bibliothèque, relié avec du duct tape... - Tout comme mon dico latin-français d'ailleurs et quelques autres livres indispensables. Un Gotha de 1911, par exemple)

J'en étais où ? Ah oui ! À : jusqu'à tout récemment.

Jusqu'à tout récemment, en effet, je me croyais un de ces vieux latinistes qui, pompeusement, disent encore des a fortiori, errare humanum est ou ne plus ultra, mais voilà que, ayant décidé de me taper certains passages de De rerum natura de Lucrèce, je me suis aperçu qu'à tous les trois mots, je devais jeter un coup d'oeil sur la traduction française, page gauche, parce que je ne m'y retrouvais plus.

Retour à Gaffiot, Petitmangin, Boxus, Lavency et Goelzer (Henri).

Horreur des horreurs ! Il a bien fallu que je me rende à l'évidence : je ne me souvenais plus de rien !

Découragé ? Non. - Résident presque à côté de la Grande Bibliothèque , je m'y suis précipité et là, en fouillant presque pas, j'ai mis la main sur le livre mentionné en titre, livre qui m'a rappelé bien des souvenirs :

"Vous reprendrez bien un peu de latin"
de Claude Terreaux,
"professeur de lettres dans la région parisienne"
(dixit le faire-valoir),
publié chez Arléa (diffusion Seuil) en octobre 1999.

Un véritable délice.

Voici ce qu'on peut lire sur sa couverture :

"Peut-on imaginer une façon plus radicale de faire retour aux sources que celle qui consiste à se replonger, sans ennui ni contrainte, dans la langue latine, qui, comme on le sait, fut le creuset de notre propre langue ?

"Qu'on ait, au temps des ses "humanités", penché son front sur l'Énéide ou le De viris illustribus ou, au contraire, qu'on n'ait jamais mis son nez dans une grammaire latine, Claude Terreaux a mis au point une formule qui, à partir de textes de différents âges du latin, peut fournir au plus réfractaire des apprentis les clés de cette langue savante et savoureuse.

"D'Ovide à Pétraque, en passant par Virgile, Cicéon, Salluste, Ovide, Tite-Live, Lucrèce..., on trouvera dans ce livre de quoi savourer en connaisseur les chefs-d'oeuvre de l'Antiquité romaine, et l'on renouera avec "rosa la rose" en s'amusant."

Un exemple ? Voici comment Claude Terreaux approche Lucrèce (De reum natura - livre II, vers 14 à 33) :

Après une courte introduction, il cite ces vers :

O miseras hominum mentes o pectora caeca !
Qualibus in tenebris vitae quantisque periculis
Degitur hoc quodcumque est !
... etc.

Puis, il les traduit sous nos yeux :

O miseras mentes, ô misérables esprits ; hominum, des humains ; o pectora caeca, ô coeurs aveugles ; qualibus in tenebris vitae, dans quelles ténèbres de la vie ; quantisque periculis ; et dans quels grands dangers ; hoc aevi, ce (peu) de vie ; quodcumque est, quel qu'il soit... etc.

Reprenant, par la suite, sa traduction, la rendant plus près de son sens réel :

Ô pitoyable esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! Dans quelle vie ténébreuse et pleine de danger passent-t-ils le peu de temps qui leur est imparti !

Et c'est comme ça pour des passages d'Ovide (Métamorphoses), Tite-Live (Histoires), Virgile (Énéide), Apulée (L'âne d'or), Suétone (La vie des douze César), Cicéron (Les Catilinaires), Ovide (Fastes) Lucain (La guerre civile), et même saint Augustin (Confessions).

Faudrait citer le livre tout entier pour en saisir le ravissement qui s'en dégage.

Je me suis même pris en train de relire (retraduire) Cicéron !

...

Oui, oui, je sais : demain matin, il y aura des foules chez tous les libraires de votre région en quête de ce superbe bouquin, de quoi provoquer des émeutes ou, pire encore, des manifestations où les forces policières devront intervenir, sauf qu'on peut toujours commander par la poste.

Simon Popp
13 avril 2015

P.-S. : À ne pas manquer : Les Métamorphoses ou l'Âne d'or d'Apulée. Un peu osé, mais si vous pensez que le dernier film de Sam Taylor-Johnson (Fifty Shades of Grey) est ce qui ce qui s'est fait de mieux en érotisme, voir à :

http://fr.wikipedia.org/wiki - Métamorphoses.

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