Un café mystérieux...

Le café des décadents 1

Le café des décadents 2

Madame Mercedes P.-R. de Barcelona (Espagne), nous écrit pour nous demander si quelqu'un pourrait identifier le café numéro 1 ci-dessus, peint vers 1890 par le peintre catalan Santiago Rusiñol (1861-1931) et qu'elle croit être celui dont un dessin de Heinbrinck, paru dans le Courrier français la même année, est décrit comme étant Le Café des Décadents, rue Fontaine, à Paris (numéro 2).

Voici à ce propos la correspondance échangée :

Madame Mercedes P.-R. :

Santiago Rusiñol, peintre catalan (1861-1931), peint vers 1890 l'intérieur d'un café à Montmartre que j'essaie d'identifier pour le catalogue raisonné de ce peintre. Je crois qu'il s'agit du "Café des Décadents", rue Fontaine, Paris. (Voir un dessin de Heinbrinck paru dans "Le Courier français" en 1890 et reproduit par Philippe Jullian dans Montmartre, édition Elsevier, 1977, page 131.) - La peinture originale de Rusiñol se trouve au Musée de l'Abbaye de Montserrat (Barcelone).

Un des amis de Rusiñol à Paris était Erik Satie.

Pouvez vous m'aider?

Réponse de notre collaborateur :

Chère Madame,

Permettez-moi tout d'abord de vous remercier pour m'avoir fait rouvrir des dizaines de volumes que je n'avais pas consultés depuis longtemps et qui m'ont relancé sur d'autres pistes concernant mon intérêt premier qui est la chanson française de l'époque de Rusiñol, le "
La chanson à Montmartre" de Michel Herbert, entre autres mais ma bibliothèque est dans un tel désordre qu'il y a d'autres volumes que j'aurais bien aimé retrouver pour faire d'autres "recoupages".

J'ai, sans doute comme vous, trouvé des similitudes entre le café de Rusiñol et celui de Heinbrinck mais pas assez pour me convaincre qu'il pouvait s'agit du même.

Les références que j'ai retrouvées à partir de Satie m'ont indiqué que celui que vous recherchez pourrait avoir été celui de l'Auberge du clou qu'Herbert décrit comme étant un cabaret "
à décor rustique" mais avec son étage-restaurant et son sous-sol-cabaret, je ne vois pas... - Et je n'ai pas retrouvé de photos de cette auberge.

Vous savez ce que je pense vraiment ? - C'est que le café de Rusiñol est trop beau pour être vrai. - Pour l'espace, les murs, le décor, l'ameublement, ça va (quoique les boiseries, à droite, me semblent être un peu trop bien pour un établissement style Montmartre). - Et puis, il y a les personnages qui me dérangent : ce sont visiblement des bourgeois (la femme à gauche porte un voile, celle marchant dans l'allée a un manteau garni de fourrures, l'autre au fond est vêtue d'un costume ressemblant peut-être trop à celui de la plus parfaite des bourgeoises de l'époque), surtout à cause de leurs attitudes (ces journaux qu'on consulte, ce temps qu'on a à perdre, etc.) et la veste rouge du garçon fait un peu trop guindée. - Pas le genre d'établissement qu'on appellerait
"le Café des décadents"... - Reste les décorations murales et celles du plafond. Là j'avoue que je ne m'y retrouve plus : ce diable, en haut, à gauche, ce masque au centre, ces banderoles au plafond et surtout ces livres sur l'étagère à gauche (près... des bouteilles [?])... - Tout cela me porte à croire que ce n'est pas un café en particulier que Rusiñol a peint mais quelque chose qui pourrait ressembler à un "moment" dans un café plus ou moins réel dans un Montmartre plus ou moins idéalisé.

Puis il y a quelque chose qui manque dans ce café : une certaine vulgarité, un mauvais goût, une sorte de saleté ou de désordre, de surcharge qui sont parmi les plus constantes caractéristiques des établissements de l'époque.

Mais vous avez peut-être raison : corrigeant ici et là, dépouillant le "
Café des décadents", ne retenant que ses beaux côtés, il se peut que Rusiñol se soit inspiré de ce qu'il y a vu pour peindre cette toile (au demeurant fort belle) mais de là à en être certain...

Chose sûre : ce serait là, outre les sketches, dessins et lithos de Toulouse-Lautrec - et le célèbre Absinthe de Manet-, une des rares représentations de l'intérieur d'un café de l'époque.

En toutes amitiés,

Paul Dubé
Responsable - Chanson française


Document tiré du catalogue des oeuvres de Rusiňol :

À caractère descriptif, cette toile de bonne dimension et d'excellente exécution qui représente l'intérieur d'un café dit de Montmartre. Au verso de cette toile une note de Rusiñol qui laisse supposer que l'identité des personnages qui y sont représentés peut être établie à partir des chapeaux qu'il leur a donnés.

Au premier plan, face à la dame, à côté du plateau de service, on reconnaîtra Ramon Casas portant un chapeau gris, très sérieux, fumant un cigare ; plus loin, l'homme au chapeau melon, lisant un journal, serait le journaliste [Miguel] Utrillo. À gauche, contre le pan de mur jaune, l'homme au chapeau mou, à peine esquissé, serait Claraso tandis que la figure de côté, toujours à gauche, découpée par la marge, portant un chapeau haute-forme, serait le critique de théâtre Carles Costa. - Voilà pour le côté anecdotique de la toile.

Il y aussi cette dame au visage couvert, quoique je n'en suis pas certain, qui pourait être Suzanne Valadon ou, à tout le moins, un modèle lui ressemblant et dont se servira Rusiñol à d'autres occasions.

Le Café des Incohérents ?

La superficie du local, contrairement à celles des cafés de la butte - dont ce Café des Incohérents -, fait plutôt penser à un café des grands boulevards.

Il ne s'agit évidemment pas du Mirliton d'Aristide Bruant, comme on l'a affirmé, la description de ce café - fort connue d'ailleurs - ne concordant pas avec celui peint ici, le Mirliton étant beaucoup moins spacieux, moins ordonné et moins luxueux.

Il faut par ailleurs noter, sur un des murs du fond, trois peintures ou affiches dans lesquelles figurent : le portrait plein pied du propriétaire ou d'un de ces garçons, une sorte d'affiche japonaise et ce qui semble être un chansonnier récitant des vers.

Tout cela me fait dire que Rusiñol a reproduit ici, et en détails, un lieu réel sans trop laisser aller son imagination.

Et s'il s'agit d'un lieu réel, n'ayant pas de rapport avec ce célèbre café, pourquoi l'avoir intitulé ainsi ? - Il y a l'explication que, sur une liste de toiles de Rusiñol exposées en la Galerie Parès, on a retrouvé ce titre et qu'on l'a attribué à tort à cette toile mais voilà : dans aucune autre des toiles de Rusiñol représentant des intérieurs de café retrouvons-nous également quelque chose qui pourrait ressembler à la description qu'en a faite Jules Grun. - Le titre en serait donc exact. Ce qui m'amène à poser la question suivante : pour quelle raison Rusiñol lui aurait-il donné le nom de "Café des Incohérents" ?

Mon avis est que Rusiñol
s'est servi du nom de ce café non pas pour en donner une description picturale mais pour faire le portrait de certaines personnes qui le fréquentaient, profitant de l'occasion pour donner à chacun de ses personnages un chapeau différent, se référant quelque peu au vieux dicton catalan qui veut qu'à chaque tête correspond un couvre-chef particulier : une sorte de représentation de ce que pourrait être l'incohérence, ce qui, en quelque sorte, lui confère une autre dimension.

(Traduit et adapté de J. de C. LAPLANA, Santiago Rusiñol, el pintor, l'home, Publicacions de l'Abadia de Montserrat, Barcelona, 1995, pp. 145-146)

En terminant :

Si jamais, parmi nos auditeurs quelqu'un pourrait jeter un peu plus de lumière sur ce tableau, qu'il n'hésite surtout à nous écrire...

En voici une image en haute résolution :


 

-- Présentation et présentation : Paul Dubé


Retour, si vous êtes venu par là, à : Renée Adorée

Ou encore à : Kim Cattrall

Sinon, voir à Café concerts et Music-Halls parisiens


© - Sauf : citations, extraits sonores, (certaines) photos et autres fichiers :
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101 esplanade du Grand Marshall,
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