Université de Napierville

Les graviers de Saint-Pierre - 3

Photo à suivre


Une traite d'enfants au XIXe siècle

TROISIÈME PARTIE

Je n'ai point donné un démenti à Madame P. - La vérité cependant m'oblige à déclarer que le tiers restant, les graviers ne le touche presque jamais.

Les circonstances ne m'ayant pas permis d'enquêter sur le vif les malheureux passagers du Jules-Jean-Baptiste, j'ai conté mon embarras au syndic d'un petit port breton, excellent homme, fort aimé de son personnel et qui n'a pas eu de peine à ouvrir sur son registre l'adresse de quelques graviers des campagnes environnantes. Ils étaient sept, convoqués de la veille et qui m'attendaient dans une auberge du quai. Il y en avait deux de Ploëzal, un de Pontrieux, un de Quimper, un de Guézennec (?), un de Plouëc, un de Bégard. Ils ne se connaissaient pas ou se connaissaient à peine et le syndic m'assura qu'ils n'avaient pu se donner le mot, parce qu'ils appartenaient à des habitations différentes et ils ignoraient le genre d'interrogation que je m'apprêtais à leur infliger. L'un après l'autre, je les appelai dans la pièce où j'avais installé mon bureau du juge instructeur. L'un après l'autre je les interrogeai ; je discutais pied à pied leurs réponses ; je reprenais à mon compte les arguments des chefs de graves dont j'ai résumé plus haut la protestation. Ces pauvres gens paraissaient devant moi comme des accusés, quand toute ma pitié intérieure aurait voulu s'élancer vers eux. Je transcrivais leurs dépositions à mesure. Je viens de les relire : elles concordent sur tous les points et je n'ai qu'à les fondre l'une dans l'autre pour faire parler la vérité.

Cinq de mes graviers sur sept sont des fils de journaliers chargés de familles ; deux sont des enfants naturels qui mendiaient pour vivre. Quatre ne parlaient pas français. On leur a dit que, comme graviers, ils mangeraient à leur faim et qu'ils pourraient ensuite s'engager dans la flotte. L'instituteur ou le garde-champêtre, «sous la croix», le dimanche, leur a traduit en breton l'annonce de Madame L., de Paimpol, ou de Madame P. de Loc... : ils sont allés trouver Madame L. ou Madame P. et ont accepté sans discuter les conditions qu'elles leur offraient qui variaient entre 110 et 150 francs pour toute la durée de la campagne. Sur cette somme, ils ont touché, le jour de la revue, 90 francs avec lesquels ils ont gréé leur coffre, acheté un paillot, un couvert en fer blanc, un couteau à manche de corne et quelques autres menus ustensiles. L'engagement qu'on leur a eu et qu'ils ont signé les yeux fermés spécifiait qu'ils seraient à bord au jour et à l'heure fixés, qu'ils s'y rendraient à leur frais et qu'ils renonçaient à l'indemnité dite conduite de retour, le navire qui devait les rapatrier mouillât-il à Paimpol ou à Saint-Malo.

On se servait, pour la traversée, d'anciennes goélettes coloniales, affrétées spécialement à cet effet ou des bateaux de pêche métropolitains qui prenaient par surcroît, en guise de fret, cinquante à soixante passagers. La traversée durait de quinze à vingt jours. L'ordinaire du bord comportait trois repas : le matin, un biscuit et un boujaron d'eau-de-vie, à midi de la soupe et un biscuit et à cinq heures un troisième biscuit ; pour boisson, l'eau de baille ; le jeudi et le dimanche seulement, un quart de vin et une ration de lard supplémentaire. On restai sur sa faim. Le passage des graviers est établi au bas prix de cinquante francs ; pour ce prix, disent les capitaines, il est impossible de les mieux nourrir ; impossible aussi de les loger plus confortablement : du moins, les paillots neufs des graviers leur faisaient un lit relativement moelleux. Mais beaucoup de ces pauvres petits souffraient du mal de mer. Ils vivaient parmi leurs déjections. La cale où ils vivaenit n'était jamais lavée ; personne ne s'occupait d'eux.. Les plus vaillants jouaient aux cartes, racontaient des contes ; d'autres aidaient le mousse à éplucher les pommes de terre. Rien là qui pût donner à ses enfants un semblant d'éducation nautique. Au sortir du cap [...], le froid commençait à bleuir la peau : on sortait les cache-nez et les mitons. Avec quelle impatience cependant guettait-on à l'horizon la blanche silhouette du phare de l'île aux Chiens ! Le navire n'avait pas encore pris place sur le Barachois que le maître de grave était à bord faisant l'appel des graviers : ils descendaient dans son chaland avec leurs paillots et leurs coffres. Le chaland les menait à «l'habitation» située au bord de la mer, soit à l'île aux Chiens, soit à Saint-Pierre. Il y avait une minute de surprise chez les nouveaux-venus devant ces baraques en sapin tronçonné pareilles sous la neige à des huttes de chasseurs canadiens et dont la plus délabrée leur avait été réservée comme logement. On l'appelait la cabane et c'était bien une cabane en effet ; d'autres disaient cabanon (*). On était là plus à l'étroit qu'à bord. Des niches de forme rectangulaire, disposées sur deux rangs faisaient le tour de la pièce. Aucun banc pour se hisser dans ces niches : on se servait de son coffre, unique autre mobilier. Aucune literie : chaque gravier devait fournir son paillot et sa couverture. Là n'était pas le pire car le poudrin y faisait rage à l'intérieur comme au dehors. Si solide et si ajustée que fut la cabane, les rafales du sud-ouest l'avaient bientôt disloquée. On avait beau boucher les joints avec de la mousse : pluie et poudrin pénétraient au travers. Les toits surtout étaient de vraies passoires. En mars, à l'arrivée, il faisait encore un froid de loup. Faute de poêle et pour ne geler tout vif, les malheureux gardaient leurs habits et leurs cirés ; avec un vieux morceau de toile, ils fabriquaient un rideau de fortune qu'ils plaçaient devant l'ouverture de leurs niches. Mais le dégel survenait. Il y avait jusqu'à cinq ou six centimètres de neige sur les toits : à mesure que fondait la neige, l'eau filtrait entre les joints et s'égouttaient sur leurs couchettes. Les paillots gonflaient, pourrissaient, grouillaient de vermine aux premières chaleurs. C'était alors une autre sorte de supplice : l'atroce puanteur de l'atmosphère, la cabane n'avait pas de fenêtre. Pour assurer la circulation de l'air, il eut fallu tenir la porte ouverte nuit et jour et le règlement exigeait qu'elle fut fermée. La prescription se comprenait encore à l'île aux Chiens, base sablonneuse et que des raz de marées d'une violence inouïe balaient quelque fois dans toute sa longueur au point que, pour empêcher les cadavres d'être emportés par la mer, il a fallu bétonner le fond du cimetière et sceller les cercueils. Rien de pareil sur la côte de Saint-Pierre mais le bien-être, la propreté et l'hygiène, nul n'en a cure céans : fadaises, niaiseries sentimentales qu'on laisse à la métropole. L'inertie des autorités locales passe toutes mesures : jamais les cabanes étaient visitées par le chef du service de la santé ; comme elles l'étaient au départ des graviers, elles l'étaient à l'arrivée de leurs successeurs et la nouvelle équipe, pour don de joyeux événement, héritaient des ordures de l'équipe précédente.

Nettoyer eux-mêmes la cabane, balayer, laver, aérer, les nouveaux venus ne devaient pas y songer. Rapidement, le chef des graves faisait ranger les coffres, les couchettes, remettait à chaque gravier des bottes et un ciré et tout de suite au travail. Les pauvres petits étaient encore brisés de leur traversée. D'aucuns, débilités par le mal de mer couvaient de dangereuses affections, tel ce gravier de Bégard dont les extrémités gonflèrent subitement et qui ne pouvait plus chausser ses abots ; il travaillait sur la grave, pieds nus, et laissaient derrière lui une traînée de sanie. On attendit que la gangrène se déclarât pour le porter à l'hôpital où il mourut quatre jours après.

Le travail des graviers est réglé de telle sorte que la journée du lendemain copie exactement la journée de la veille. Vers cinq heures du matin, on allait chercher du sel à la rade ; puis on se rendait au magasin où on y chargeait la morue sur des civières et on l'exposait sur la grave ; plus tard, vers trois heures, on lavait la morue dans les chauffe-eau ; de trois à cinq, on ramassait la morue sur la grave et on la mettait en piles ; de cinq heures à la nuit on boucottait la morue sèche.

Le plus dur, c'était le transport des civières : leurs charges n'étaient jamais inférieures à cent kilos. Du chauffe-eau à la grave, la distance n'est pas grande mais il fallait faire le voyage une soixantaine de fois le matin et une soixantaine de fois l'après-midi ; on en sortait les reins brisés. Entre temps, le nettoyage et le boucottage de la morue initiaient les nouveaux-venus à une autre sorte de supplice : corrodés par le sel, le bout des doigts, les mains cassaient et saignaient au moindre choc. Pour les dégourdir, le matin, en descendant au travail, on les trempait dans l'eau douce. Elles ne formaient qu'une plaie à la fin de la campagne. Les panaris, surtout, étaient fréquents et si le coup de lancette n'était pas donné à temps, on pouvait perdre le doigt. Souffrance atroce à laquelle s'ajoutaient les migraines et autres accidents céphaliques déterminés par les vapeurs ammoniacales des chauffe-eau.

Dans la plupart des habitations, le lever avait lieu entre quatre et cinq heures ; l'été, quand la besogne pressait, à trois heures ou deux heures et demi. Entrecoupé d'une demi-heure de repos le matin, trois-quart d'heures à l'heure du repas du midi, le travail cessait à huit heures du soir dans les bonnes habitations ; mais, quelque fois on boucottait une bonne partie de la nuit : d'autres fois, quand il y avait des navires anglais sur rade, on faisait de la contrebande d'eau-de-vie pour l'armateur. Le dimanche était jour ouvrable comme les autres jours de la semaine: sur toute la durée de la campagne, les graviers n'avaient de congé plein que le 14 juillet, le 15 août et à la Toussaint. En quelques habitations mêmes, on leur rognait la matinée de la Toussaint. Deux heures à tous les quinze jours leur étaient accordés pour laver leur linge dans les étangs voisins du cap Noir mais il y avait des habitations où les chefs de grave réduisaient ces deux heures à une. Dans l'habitation où était engagé le nommé H. de Plouëc, leur linge était si rongé de vermine que leurs tricots et leurs chemises tombait par pièces autour d'eux. Ils auraient fini par aller tout nus si, les voyant passer tous les matins et tout blasés qu'ils fussent de cette sorte de spectacle, les Saint-Pierrais charitables ne leur avaient fait l'aumône de vieux vêtements hors d'usage.

Ce travail exténuant, sans répit, par tous les temps, sept moins pleins, ne serait rien encore sans la dureté des chefs de grave. Est-il vrai, comme l'affirme dans un émouvant article du Journal, Monsieur Armand Dayot, que le cimetière de Saint-Pierre soit rempli de cadavres de petits graviers ? Gardons-nous des exagérations : la vérité est assez navrante par elle-même. Il fait mieux en croire sur ce point un universitaire qui fit campagne à Terre-Neuve et qui vit les choses de ses yeux et qui dit que les douleurs de leurs anciens ont enfin acheté des traitements à peu près humains aux graviers d'aujourd'hui (*). «À peu près» est le mot exact : on n'assomme plus les graviers et c'est toujours un progrès ; mais il est constant que les pointes du fouet jouent encore dans leur vie un rôle exagéré. Quand le sifflet du chef de grave donne un ordre, malheur aux oreilles qui l'interprètent à contre-sens ! B. de Saint-Clet, L.G. de Pléosal en ont su quelque chose. Ils ne parlaient que le breton à leur arrivée, le maître de grave, Gallot de Plouëc, leur a inculqué à coups de matraques les premiers éléments du français. B. de Quimper a été sérieusement bourré une douzaine de fois mais a connu plusieurs graviers qui sont tombés malades à la suite de mauvais traitements, un, entre autres, dans l'habitation X a dû être transporté à l'hôpital, le maître de grave, d'une poussée, l'avait envoyé rouler sur un chaland où il s'était défoncé la poitrine. Ivre la plupart du temps, comme beaucoup de ses collègues (et par la faute des armateurs qui leur confient la clé de la cambuse), ce maître de grave, pour s'approprier le schnick de ses graviers sous le moindre prétexte, les privait de boujaron pendant quatre jours. C'est le même encore qui leur refusait deux heures de congé par quinzaine pour laver leur linge au cap Noir : l'armateur dut intervenir en personne pour faire respecter le règlement. B. de Pléosal n'est pas de tempérament rancunier et tiendrait volontiers pour négligeables les horions qu'il collectionna pendant son séjour si leurs souvenirs n'étaient joints dans son esprit à un formidable coup de poing américain qui lui rompit l'arête du nez. M. de Pontrieux fut à diverses reprises piétiné et frappé à coups de talons de bottes. Un de ses camarades eut le bras cassé d'un coup de civière ; un autre, la tête fendue.

Pourquoi ne portiez-vous pas plainte au commissaire maritimes ? demandai-je à mes interlocuteurs.

- Ça n'aurait servi de rien, répondaient les uns. Règle générale, on ne donne jamais tort aux chefs de grave.

- Nous avons réclamé, me disaient les autres. La réponse du premier était toujours la même : retournez immédiatement à l'habitation ou je vous f... à la geôle. Pour tout bénéfice, le maître de grave nous prenait en grippe et nous maltraitait encore pire qu'auparavant...

Une autre question me brûlait les lèvres  ; je ne l'ai pas posée à mes interlocuteurs : je ne leur ai pas demandé :  «Pourquoi ne vous insurgiez-vous pas à la fin ? Pourquoi, si les pouvoirs publics vous refusaient toute protection, ne répondiez-vous pas aux sévices par des sévices, à la terreur par la terreur ? Vous n'étiez que des enfants mais à vingt contre un...» Ils m'auraient dit : «Certains se sont essayés mais ces chefs de grave à encolure de taureaux, musclés comme des athlètes, féroces comme des négriers, ce ne sont point des considérations d'esthétique qui les destinent au choix des Saint-Pierrais et les revolvers qu'ils caressent sous leur ceinture, leurs matraques, leurs coups de poing américains ne sont point des armes de parade, harnois de comédie. Plus d'un, dans le passé, y durent y recourir pour leur sauvegarde. La chose fut tenue secrète. On n'en trouverait aucune trace dans les journaux de Saint-Pierre : les chefs de grave n'aiment pas le bruit et poussent l'humilité chrétienne jusqu'à souhaiter de ne jamais occuper l'opinion de leurs affaires domestiques. Mais la vérité est qu'à diverses reprises, des révoltes de graviers ont éclaté dans les colonies à diverses reprises, que le sang a coulé de part et d'autre et il a fallu faire venir les gendarmes. On pouvait croire cependant, avec Monsieur Le Tellier (*) que, la bataille finie, si on avait fait le compte des victimes, le nombre ne s'en est point trouvé le même dans les deux camps e il y a eu infiniment plus de graviers tués par leurs chefs que des chefs tués par leurs graviers.»

Ainsi m'auraient parlé ces pauvres gens. L'expérience de leurs aînés les a guérit de toutes démangeaisons révolutionnaires. Ils ne s'insurgent plus, ils désertent à bord des Anglais ; d'autres volent une [chaloupe ?] et gagnent la grande terre qui est distante de cinq lieues ; mais la plupart se résignent et attendent. Si la besogne est ingrate, on mange au moins à sa fin dans les habitations. Nos raffinements leur sont inconnus et mes sept interlocuteurs ne se distinguaient pas sur le point du commun de leurs confrères : ils se passaient fort bien de n'avoir à leur disposition ni siège, ni linge, ni plat, ni assiette. Un grand baquet, au mitan de la cabane, servait de gamelle pour dix ; les convives y puisaient avec leurs cuillers. Il est vrai que le menu n'était pas très compliqué : deux fois par jour, une soupe aux fayots et une tranche de pain ; un coup de dé et une tranche de pain au petit déjeuner de sept heures, un boujaron d'eau-de-vie le matin, un boujaron d'eau-de-vie le soir ;de plus dans les bonnes habitations, les graviers recevaient chaque semaine à titre gracieux une demi-livre de margarine de Normandie et une demi-livre de lard, ils avaient droit à un verre de vin le jeudi et le dimanche ; enfin, pour boisson courante on leur donnait de la bière de Spruce fabriquée avec de la mélasse et du bourgeon de sapin et qui revient sur place à 20 sous l'hectolitre.

Ce régime est peut-être abondant :  il manque essentiellement de variété. Mais encore une fois les graviers que j'ai vus s'en accommodaient parfaitement. La même unanimité se retrouvait dans leur appréciation sur les maisons de famille : ils ne tarissaient pas sur les services de toutes sortes qu'elles rendent aux marins. Les rares heures qu'ils y avaient passées éclairaient encore leurs souvenirs. En quelques habitations, le travail finissait un peu plus tôt le dimanche soir ; vite, ils jetaient leurs cirés et couraient à la maison de famille. Elle occupait les anciens bâtiments du pensionnat ecclésiastique. Le père Yves [...] les attendait sur le seuil et leur souhaitait la bienvenue en breton. Que ces rudes syllabes de langue maternelle leur semblaient douces à ce moment ! Que de joie retrouver un coeur d'homme en qui s'épancher ! On bretonnait de compagnie jusqu'à dix heures sans craindre les railleries et les matraques ; on chantait et on priait à la mode du pays ; avec des châtaignes pour enjeux, des noix ou des amandes, on jouait au domino, au tric-trac, aux dames, à l'aluette. Le père Yves était le plus complaisant des secrétaires, il écrivait aux familles pour ceux qui ne savaient pas écrire ; il faisait la lecture à haute voix des feuilles locales ; traduisait et commentait les nouvelles à son jeune auditoire. Le tirage d'une tombola couronnait la soirée. Les lots se composaient d'articles de bazar, de mitons, de cache-nez, de pipes, de savon : il y avait même comme gros lot un complet tout flambant neuf ! Le jeton de présence qu'on recevait à l'entrée servait de billet. Rien à débourser, gratis pro deo était la devise de la maison : papiers journaux, timbres, boissons hygiéniques, et jusqu'au jeton de tombola s'y donnaient ou s'y prêtaient généreusement. Les graviers étaient là chez eux. Avec quelle tristesse il quittait vers dix heures cette maison hospitalière qui leur avait rendu quelques instants l'illusion du foyer domestique, d'un foyer plus vaste et plus chaud, élargi et comme illuminé par le plus pur esprit de l'évangile ! Si l'on écoutait certains armateurs coloniaux, il faudrait pourtant fermer cette maison. On a lu les accusations dirigées contre elle. Simple jalousie de concurrents évincés, m'expliquait un commissaire de la marine, ou qui se sentent menacés dans l'exercice du plus abusif des monopoles. N'oublions pas que ces messieurs ont l'habitude d'annexer à leurs sécheries des general stores, des bazars où ils débitent de tout, des vêtements, de l'épicerie, du tabac, du savon, des chaussures, principalement de l'alcool. Ces produits, bien entendu, sont toujours majorés au-dessus de leur valeur marchande : ainsi, d'après Monsieur Armand Dayot, une paire de sabots de bois qui coûtent soixante, soixante-quinze centimes en Bretagne sera comptée un franc soixante dans les general stores. Le reste est à l'avenant. Tout don fait au gravier est un préjudice causé à l'armateur colonial.

Régulièrement, leur campagne finie, les graviers devaient toucher le restant du salaire convenu. En fait, on les appelait au bureau du comptable : «Untel au comptoir - Présent ! - Vous avez pris à crédit tant de tabac, de savon, de timbres, une paire d'espadrille, avec l'intérêt, cela monte à tant. C'est vous qui nous devez mais on n'est pas des corsaires. Posez votre signe au bas de ce papier ; nous voilà quitte. Bon voyage l'ami !» Le tour est joué. L'enfant, perdu dans ce labyrinthe de chiffres, n'ose élever la moindre protestation. Puis il lui échéait  quelque fois une bonne fortune inespérée ; à la dernière minute, pris d'une pitié tardive qui ressemble à un commencement de remords, il arrivait que l'armateur, quand la campagne avait été bonne, il faisait cadeau, pour la traversée d'une pièce de dix sous et d'une demi-livre de tabac. Ainsi lesté, son paillot sur la tête, l'enfant gagnait dans le Barachois la goélette qui devait le rapatrier : il retrouvait à bord ses compagnons de misère. Quelques uns, en rognant sur leur ordinaire, avait économisé un pot de graisse ou de margarine. : les biscuits de la traversée en paraîtraient moins indigestes. Mais, pour les paillots, une fois en plein air, ils dégageaient une telle infection que le capitaine d'autorité les avaient fait jeter par dessus bord. Tant pis, on coucherait sur son coffre. L'espace était bien calculé. Les pauvres garçons, au moindre roulis, perdaient l'équilibre, blêmissaient et s'aspergeaient de vomissements. Dans le Gabriel, un brick-goélette de cent soixante tonneaux, ils étaient ainsi empilés quatre-vingt à fond de cale. On ne les laissait monter sur le pont qu'une heure par jour, par équipe de seize. Penchés, ils fouillaient l'horizon d'un oeil avide et pensaient défaillir de ravissement quand la vigie du haute de la grand'hune criait : «Terre à tribord !» Naïvement, ils croyaient leur calvaire fini. Ils étaient loin de leur compte !

Leurs coffres à quai, c'était la douane qui bouleversait tout leur fourniment saisissant un paquet de tabac dissimulé dans un coin, frappant d'un droit d'entrée exorbitant les deux ou trois pauvres livres de margarine qu'ils ramenaient à la maison. Comment acquitter ce droit d'entrée ? Ils n'avaient pas un sous vaillant. Par surcroît de malchance, la plupart d'entre eux, sans plus réfléchir, avait renoncé au bénéfice du droit de conduite. Il y a un bon ruban de route entre Saint-Malo et Bégard ; houspillés par le capitaine, les malheureux, en désespoir de cause, pour réunir les quelques francs nécessaires à l'acquisition d'un billet de troisième classe, cédait leur coffre à des brocanteurs, d'autres s'en retournaient à pied et mendiaient le long de la route...

En aucun temps et dans aucune industrie, je crois, l'exploitation de l'enfance s'est exercée avec plus d'impudeur.

(*) C.F. Le Tellier : Récit d'un ancien pêcheur de Terre-Neuve

 

Retour, si vous êtes venu par là, à :  Charles Le Goffic


Pour les dernières nouvelles concernant l'UdeNap :

Voir : Le Castor™ - L'organe officiel de l'UdeNap (édition courante)

(c) - Sauf : citations, extraits sonores, (certaines) photos et autres fichiers :
Université de Napierville
101 esplanade du Grand Marshall,
Napierville, Québec, Canada J0J 1L0


Conception : Vatfair-Fair Design and Hold Harmless Co. - Vatfair, Planter, Hencourt et Associés - Cornelius Chasuble, q.t. - Copernique Marshall - Olaf de Huygens-Tremblay - Fawzi Malhasti (Mme) - Simon Popp - Paul Dubé - Herméningilde Pérec - Roger V. Landry - Moe Spitzman (Son Éminence) - Inferna Mieli (Ms) et la collaboration exceptionnelle de Georges de Napierville de même que la Bijouterie Petiot-Landru