Université de Napierville

Les graviers de Saint-Pierre - 2

Photo à suivre


Une traite d'enfants au XIXe siècle

DEUXIÈME PARTIE

Il est très vrai que les graviers répugnent à servir dans l'armée de terre et, de tout cet incroyable panégyrique, signé de vingt-six armateurs saint-pierrais, dont les affréteurs du Jules-Jean-Baptiste, c'est à peu près la seule affirmation qui ne risque pas d'attirer un démenti à leurs auteurs.

Un marin, aux yeux des Bretons, est une manière de privilégié ; sa solde n'est pas seulement supérieure à celle des soldats mais au bout d'un certain nombre d'années, il reçoit une pension suffisante pour lui assurer la paix de ses vieux jours. La caserne a je ne sais quoi d'abstrait et de glacial. Ce profond attachement dont parle Renant et que les Bretons portent au sol, aux habitudes, à la vie en famille n'y tarde pas à tourner en nostalgie. Le folklore indigène est tout rempli de ses lamentations de ses exilés. Rien de pareil sur les navires de l'état où les deux tiers des équipages sont formés de Breton et de Bretonnes. Le clan se reconstitue de lui-même à bord. Le mot clan, dans l'ancien gaélique, signifie parent mais la langue, autant que la co-sanguïté, fait ciment entre les hommes. Il n'est pas jusqu'au régime de bord si strict et si sévère que le Breton n'accepte avec une docilité voisine de la complaisance. Ce régime lui devient comme une armature dont sa faiblesse morale est tout soutenue et redressée. Même libéré du service, un inscrit maritime est une façon de minus habens que l'état continue de tenir en tutelle, qu'il surveille adroitement par l'intermédiaire de ses gendarmes, de ses syndics et de ses commissaires, dont il négocie les engagements, administre le budget, gouverne les moindres rapports économiques. Pour une race de formation communautaire, sans initiative, ennemie de la nouveauté, nul doute que ce ne soit là le meilleur mode d'organisation sociale et, sinon le meilleur, tout au moins le mieux approprié à sa condition présente.

Au lieu de s'engager comme gravier, pourquoi donc tant d'enfants bretons ne s'engagent-ils pas comme mousses à bord des navires métropolitains ? Un mousse sur ces navires touche une moitié ou les deux tiers d'un salaire de bord, une avance de 250 à 300 francs  et de cinq à dix francs de deniers. Mais les graviers ne sont pas des enfants de la côte ; ce sont en effet les fils de cultivateurs, d'humbles journaliers de la plèbe, que leurs parents ne peuvent nourrir aux champs. Ils sont originaires de l'intérieur des côtes du nord ; quelques uns n'avaient jamais vu la mer. Ce qui les décide à prendre le service comme graviers, c'est que la marine, justement, autorise leur inscription sur les rôles d'équipage et qu'ils peuvent ainsi, après deux campagnes à Terre-Neuve, entrer dans la Flotte comme novice ou comme matelot. Pour cette unique faveur que d'autres considéreraient comme une aggravation d'infortune, ils se condamnent pendant deux ans à la vie la plus dure qu'on ne puisse imaginer.

Car il faut en rabattre singulièrement de la Salente maritime que nous peignaient tout à l'heure les protestataires saint-pierrais. Le recrutement des graviers se fait de plusieurs façons : à domicile, dans les foires et dans les bureaux d'embauchement. Tantôt, ce sont les maîtres de graves, tantôt ce sont d'anciens capitaines qui battent l'estrade pour le compte des amateurs coloniaux mais la majorité des graviers passent par les mains de deux matrones expérimentées, vraies nobilités du racolage maritime, une dame L., de Paimpol, fort riche, considérée et qui arme même pour l'Islande, et Madame P., de Petit-Paris en Loc..., qui occupe un rang moins élevé dans la hiérarchie sociale. Il ne m'est venu à l'idée d'être reçu par Madame L. ; je n'aurais peut-être pas trouvé porte close, peut-être ; j'aurais trouvé bouche close, certainement. Près de Madame P., les facilités d'accès sont plus grandes. Madame P. n'est pas uniquement entremetteuse : elle tient une hôtellerie et un magasin d'articles de pêche À la descente des Islandais. La maison en pierres et briques est une façon de tourne-bride au coin de l'ancienne et de la nouvelle route de Guingamp et Pontrieux. Devant la façade sous un tendelet de toile rayée, des bancs et des tables garnis de pichets. Pas de vestibule : le seuil franchi, on entre de plein pied dans une de ces belles et vastes cuisines d'autrefois qui pouvaient abriter sous leur chambranle tout un peuple de postillons ; les cuivres rutilent ; d'énormes croûtes alternent au plafond avec des andouilles fumées et des vessies de saindoux. La marmite chante sur le foyer. On rêve d'une vie grasse et plantureuse. La mer est loin ; des bergers, des herbages, de blancs épis de blé mûr ou d'avoine, des nappes roses et de sarrasin ondulant jusqu'à la lisière des monts d'Arrhée, toute une campagne harmonieuse et féconde qui se découpe dans le châssis de la porte. Ce Petit-Paris si incongrûment baptisé par l'amour propre locale donne l'impression d'une Arcadie bretonne. Et l'hôtesse qui vous accueille dès l'entrée, avec sa figure bien en chaire rose et potelée à plaisir nonobstant les rigueurs de la quarantaine n'est point pour affaiblir cette impression. Comment se croire dans le garde-manger de l'ogre, chez  la pourvoyeuse en titre du Minotaure saint-pierrais ? Chaque année, pourtant, de toutes les extrémités de la région, des caravanes d'enfants se dirigent vers cette hôtellerie d'apparence débonnaire. Méfiez-vous ! L'hôtellerie est pleine de caches mystérieuses, d'arrières-chambres terrifiantes. Que s'entrebaille la porte de la cuisine, vous reculerez presque instinctivement comme l'indiscrète moitié de Barbe-Bleu au seuil du fatal cabinet en apercevant sur les étagères des centaines, des milliers d'instruments plus épouvantables les uns que les autres : couteaux, fourches, scies, grattoirs, épiquois, tout l'arsenal du massacre morutier. Et l'hôtesse aussi aide à la surprise comme sa maison. J'ai feint d'avoir tout un long de graviers à lui proposer : immédiatement la rieuse commère de tout à l'heure s'est effacée devant la racoleuse de professions tour à tour retorse et hâbleuse, piquant son monde avec des chiffres outrageusement falsifiés et quand le total des embauchements pour Saint-Pierre et l'île aux Chiens ne dépassent pas 700 unités, se targuant d'embaucher à elle seule «au moins mille graviers par campagne».

«Mais, mon cher Monsieur, me dit-elle, les graviers, c'est comme les champignons après la pluie : on n'a qu'à se baisser pour en recueillir... Dame, on conçoit que les gens d'en face les renchérissent : ces messieurs ne veulent plus que des graviers de fond de terre, de Carhaix, de Bourbiac, de Rostrenen, des graviers qui n'aient jamais vu la mer, quoi !... Ils ont raison : les autres sont trop «ficelles». Parlez-moi des Ernévotes, c'est innocent comme un enfant qui vient de naître ; ça ne discute jamais les conditions ; ça signe tout ce qu'on leur lit les yeux fermés ; ça travaille comme des nègres... Vos candidats sont de quels endroits ?

- De Lannion.

- Hum ! Un mauvais terroir... Trop prêt de la côte... J'ai déjà eu maille à partir avec des graviers de par là qui avaient «fait des histoires» au gérant de l'habitation... L'armateur m'a prévu qu'en cas de récidive, il me retirerait sa pratique pour les couteaux. Je serai dans de jolis draps... Vos graviers du moins n'ont pas d'humeur froide ? Vous répondez de leur bonne constitution ? Oh ! là-dessus, nous sommes intraitables. Un gravier qui tombe malade à Saint-Pierre, c'est une perte sèche de 1 500 francs...

- Croyez-vous...

- Mettons 300 francs si vous voulez.

- Alors étant donné la somme de labeur qu'on exige des graviers, vous ne devez plus engager que des candidats d'un certain âge ?

- Oui, autant que possible : entre 15 et 17 ans. Mais vous savez, dit-elle, en m'opposant du coude et en clignant des yeux, si vous en connaissez de 14 ou même de 13, pourvu qu'ils soient de bonne constitution, envoyez-les moi. On pourra tout de même s'arranger.

- Attendu mais vous me donnerez ma commission ?

- Oh ! Monsieur, je touche très peu moi-même. Songez donc : deux francs par gravier...

- On m'avait dit cinq francs. Mais, à raison de mille graviers, cela vous laisse encore un joli bénéfice. Sans compter que si vous faites des engagements au-dessus du pair, l'armateur partage avec vous la déduction.»

 

Madame P. me regarde, commence à se méfier et paraît peu assuré sur mon identité véritable : suis-je un concurrent, un policier, un journaliste ou quelque Lémice-Térieux en déplacement ? Elle ne sait au juste et, à tout événement, décide de changer d'antienne. La voilà qui se répand en jérémiades sur le métier, disant que le jeu ne valait plus la chandelle, qu'entre la chaire et la chemise, il faut cacher le bien qu'on fait , que c'est par pur esprit de charité qu'elle s'occupe des graviers et qu'il y a longtemps qu'elle coucherait sur la paille que s'il n'y avait eu que ces coquins pour lui payer des couettes de plumes. Mais pour engager des matelots pour la maison Bordes, des patrons et des avants de doris pour Terre-Neuve, elle touche de l'armateur cinquante francs par engagement et l'engagé, reconnaissant, sur ses avances, lui baille encore une gratification de deux ou trois écus. Elle arrive ainsi à joindre les deux bouts. Mais que de fois elle en met de sa poche. Elle a renoncé à courir les foires ; elle ne va plus vendre ses couteaux de pêches à Paimpol. Sous la croix, à l'issu de la grand messe, elle fait bannir qu'elle engage des graviers pour Terre-Neuve. La nouvelle, colportée de bouches en bouches, ne tarde pas à pénétrer jusqu'au fond de la Cornouaille. Alors, commence chez elle, la Toussaint venue, un défilé interminable de petits miséreux. Son coeur saigne à voir ces pauvres enfants qui ont fait quelque fois plusieurs lieux sans une miette de nourriture dans l'estomac. Elle n'a point de repos. Elle les assis devant sa soupière pour les réconforter de chanteau, de pain bis. «Vous n'y êtes pas obligée» répliquent les armateurs. Mais comment résister au spectacle d'une pareille misère ? Si encore les revues se passaient chez elles ! Elle vient d'adresser une demande en ce sens au commissaire de la marine. Une partie des avances lui ferait retour le jour-même mais à présent, ce sont les aubergistes de Pontrieux et de Paimpol qui drainent tout l'argent des graviers. On n'a pas idée d'une injustice semblable. C'est elle qui baille l'argent ; c'est bien le moins que ce soit aussi chez elle qu'on le dépense ; sa maison, Dieu merci, est avantageusement connue sur la place. Le syndic de Pontrieux peut en témoigner : elle n'a jamais fait tord à un gravier et il y en a même, dans le nombre, à qui elle a donné jusqu'à 150 francs pour une campagne.

 

«- Et sur ces 150 francs, combien vos graviers touchaient-ils d'avances ?

- Oh ! Mon Dieu, cela dépend des habitations : 80, 90 quelque fois 100...

- Soit deux tiers de la somme totale. Et le tiers restant ?

- Le tiers restant leur était remis à la fin de la campagne. Ceux qui prétendent le contraire ne nous connaissent pas. Il n'y a pas de malhonnêtes gens dans notre métier.»

 

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