Université de Napierville

Eric von Stroheim


Hollywood, 1922, sur le plateau de tournage où il a fait reconstituer la grande place de Monte-Carlo avec son casino, son hôtel, ses palmiers et tous ses édifices, Erich von Stroheim tourne son troisième film, Foolish Wives (Folie de femmes). Deux mille figurants défilent : chevaux, carrosses, tramways. - On y voit même un défilé militaire : des dizaines de cavaliers en uniformes qui se mêlent plus ou moins à la foule. - Arrive le carrosse du Comte Sergius Karamzin, joué par Stroheim lui-même, qui vient de déjeuner avec du vrai caviar (Stroheim exige que sur son plateau les choses soient vraies). Il descend, salue quelques amis, entre à l'hôtel, s'approche de la réception, sonne la cloche. - «Coupez !» entend-t-on le directeur (encore Stroheim). - Il pique une sainte colère, fait venir l'accessoiriste : «Cette clochette ne fonctionne pas !» - C'est un film muet mais qu'importe : tout mais tout doit être réel. - On répare la clochette et on retourne la scène. - Avec ses deux mille figurants.

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Sur le plateau de Greed (Les rapaces), une automobile verte, mentionnée dans le roman McTeague de Frank Norris sur lequel le film est basé, doit être stationnée près du trottoir, en face du cabinet du dentiste (McTeague). Stroheim exige qu'une telle voiture y soit même si, dans le film qu'il tourne dans l'ordre exacte où se déroule l'action, nonobstant les exigences habituelles de tournage, cette voiture ne fait pas partie de son cadrage. - Dans le même film, la scène finale se déroule dans le désert de Death Valley ; c'est là qu'il la tourne - malgré la chaleur (il fait plus de 45 degrés), malgré les comédiens qui s'évanouissent...

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Charles Spaak avait écrit un scénario pour Jean Renoir qui se déroulait au cours de la guerre 14-18. Il s'agissait de l'histoire de soldats, alliés et ennemis, qui finissaient par devenir amis dans la Grande Illusion que tous les hommes étaient frères entre eux et qu'ils pouvaient vivre en paix. Dans son scénario, deux Allemands occupaient une place de choix : le premier était gardien de prison, après avoir été blessé au combat et le deuxième était celui qui  abattait l'avion de deux héros qui allaient devenir ses prisonniers - On demanda à Stroheim lequel des deux il préférait jouer. «Mais les deux voyons !» - Il expliqua à Renoir comment les deux pouvaient être le même et, le lendemain, après s'être procuré une prothèse pour grand blessé de la colonne vertébrale, il revint au studio dans la peau de ce qui allait devenir l'inoubliable Capitaine von Rauffenstein. - Et Renoir d'ajouter : «Enfin quelqu'un qui comprend ce qu'est le cinéma !»

(On raconte qu'après avoir visionné ce film, le Maréchal Goëring aurait dit : «Mais il n'y pas d'officiers allemands comme ce Rauffenstein !» et qu'un journaliste français lui aurait répondu  : «Malheureusement...»)

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En 1937, le réalisateur Pierre Chenal demande à Marcel Achard qui n'en est pas à ses débuts d'écrire un scénario pour deux comédiens qu'il admire : Jouvet et Stroheim. - Achard interview Stroheim et sort de là bouleversé : Stroheim lui fait part de ses exigences : il veut une scène dans laquelle, étendu dans un bain, il se fait couper les ongles de pied par un oriental ; puis une autre dans laquelle il voudrait porter une soutane de moine ; et une autre dans laquelle il pourrait porter des guêtres comme on en portait au XVIIIe siècle ! - Achard s'exécute et écrit l'histoire d'un artiste de vaudeville américain, sorte de voyant, qui est poursuivi par un détective astucieux (Jouvet). - Le film s'appelle L'Alibi. - Plus tard, Achard allait dire : «C'est qu'il avait raison, le bougre!»

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Tandis qu'il tourne son dernier grand rôle (en Amérique), celui de l'ex-mari et serviteur d'une actrice oubliée depuis longtemps (Sunset Boulevard - Boulevard du crépuscule), Billy Wilder lui demande pourquoi il parle si lentement. - «Pour rester le plus longtemps possible à l'écran !» répond-t-il tout simplement.

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Et lorsqu'il décida d'écrire son autobiographie, il annonça fièrement qu'elle allait avoir quatre volumes...

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Des anecdotes comme celles-là, il y en a des dizaines, des centaines en ce qui concerne le personnage plus grand que nature que fut Erich von Stroheim, qui se disait s'appeler Erich Oswald Hans Carl Marie Stroheim von Nordenwall et fils d'un colonel au sixième régiment de Dragons et d'une dame de compagnie d'Elizabeth d'Autriche. En réalité il s'appelait Erich Maria Stroheim et était le fils d'un modeste fabricant de chapeaux de paille et de feutre, et sa mère une simple bourgeoise israélite.

Né à Vienne le 22 septembre 1885, il travaille, après des études au lycée, pour son père tout en fréquentant la jeunesse dorée de l'époque, quelque peu oisive, quelque peu sans but et souvent au théâtre où l'on joue des pièces à scandale (Sternheim, Wedekind, Suderman...). Appelé sous les drapeaux à vingt ans, il est forcé, en 1909, d'immigrer aux États-Unis à cause d'un scandale dont les détails n'ont jamais été vraiment élucidés. - Après avoir exercé divers métiers, on le retrouve figurant au cinéma en 1915 dans Birth of a Nation de D. W. Griffith.

Sa tête rasée, son allure militaire, son arrogance en font un [sale] boche de choix dans une série de films de propagande au cours de la grande guerre. - Il était l'homme que vous aimerez détester.

Il dirige son premier film en 1919 :  Blind Husbands (Maris aveugles) qui sera suivi en 1920 de The Devil's Passkey (Le passe-partout du diable) et de Foolish Wives (Folies de femmes) en 1922

En 1923, il tourne son chef-d'oeuvre : Greed (Les rapaces). Le film devait durer 9 heures. Stroheim, devant l'insistance des producteurs, consentit à faire quelques coupures et le ramena à six. - Finalement, on lui enleva des mains et une version d'une heure trente (celle qui nous est parvenue) fut distribuée.

L'année précédente, Folies de femmes avaient subi le même sort : il devait en durer six mais la version finale fut ramenée à une heure et demi.

Stroheim s'obstina avec les directeurs de studio mais sa prodigalité (décors somptueux, figurants par milliers, temps de tournage et budgets continuellement dépassés) et ses audaces (réalisme cruel, érotisme, critique sociale) ont tôt fait de le mettre sur une liste noire.

Il poursuit quand même son oeuvre ruinant presque Joseph Kennedy (le père du Président) et Gloria Swanson (dans Queen Kelly dont il nous reste le début) qui le congédient et confient la fin du tournage à Irving Thalberg.

À partir de 1930, il redevient comédien. - On lui confie la direction d'un dernier film, parlant celui-là, mais dans des conditions où il n'a plus rien à dire. - Devant ses refus, ses exigences,  on le congédie.

Pendant quelque temps encore, il participe à l'élaboration de scénarios, il est consultant pour des décors, des dialogues dans des films aujourd'hui oubliés puis, en 1936, on lui offre de tourner à titre de comédien en France.

Il entame à partir de ce moment-là une deuxième carrière qui nous a laissé, de lui, l'image d'un personnage résigné mais héroïque, complexe, presque surhumain parfois mais humain, capable d'exprimer des sentiments peu communs.

«L'œuvre de Stroheim allie singulièrement le naturalisme sordide à une sorte de romantisme désespéré.
Elle apporte, dans un art fait de violence et de rage, le sens du romanesque et de la durée psychologique.
» (Jean Mitry).

Stroheim est décédé en sa propriété de Maurepas, en France, le 12 mai 1957.

On sait par ailleurs qu'il fut intimement lié à la famille Marshall. - Voir à Chronologie - Alphétus Marshall - en 1922.

 

Voir également  : Album photo, Filmographie

et à Hans Schmidt (Waldo Von Erich, Kurt Von Hess et Karl Von Schotz)


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