Auteur :
Louis Fréchette, écrivain, journaliste, poète, polémiste, dramaturge, conteur et homme politique né en 1839, mort en 1908.
Texte :
Lettre à l'Abbé Lemoyne[1]
- 29
janvier 1893
Monsieur l'abbé,
On vient de me remettre la plus récente édition de l'Édificateur de Saint-Robert[2], qui contient vos
derniers écrits.
Je vous remercie de m'en avoir fait parvenir une copie car on lit rarement, à Montréal, des textes si éclairés, ces mêmes textes étant trop souvent relégués aux oubliettes sous le prétexte
qu'ils sont de nature souvent régionale. Il s'agit là d'une erreur que seul un réseau[3]
comme celui auquel vous
appartenez pourrait corriger mais, hélas, il semblerait que certains penseurs de Saint-Robert soient sous l'impression qu'il leur suffit de parler pour que leurs paroles soient entendues jusqu'à Rome
sans qu'ils aient à faire un certain effort.
Qu'à cela ne tienne, Monsieur l'abbé, de ma modeste chaire[4] je me permettrai toujours de pousser en avant vos idées,
histoire de faire connaître un peu mieux vos éblouissantes remarques sur la vie que devrait mener un bon chrétien de nos jours.
Ainsi donc, vous dites que les Fêtes ne sont plus ce qu'elles étaient.
Permettez-moi d'emblée de vous donner raison. Non pas parce que je suis convaincu que vous avez effectivement raison mais quand vous nous ramenez aux festivités qui avaient lieu au Moyen Âge et
même (en un court passage) à celles en vigueur aux tout premiers temps de la chrétienté[5], il me faut vous croire
n'ayant pas vécu en ces temps-là. Je suppose qu'en les décrivant, vous vous appuyez sur des textes historiques, aisément disponibles en votre presbytère, mais ici, à Montréal, les livres sur
le sujet sont assez rares. Je passerai donc outre à ces exemples pour en venir à une époque un peu moins reculée. Celle des premiers colons sur laquelle vous n'insistez pas trop.
Peut-être manquait-il alors de guides spirituels, de gens comme vous pour indiquer la marche à suivre, toujours est-il que, mis à part certains récits d'origine pieuse, je n'ai pas non plus
trouvé de textes où, comme vous le laissez sous-entendre, l'on raconte que la population de villages entiers passait les quinze jours entre Noël et les Rois, les bras en croix, en prières, et à
l'église. Rien par contre pour démontrer le contraire et, encore une fois, pour cette période, je vous donnerai raison.
À partir, cependant du début du XVIIIe, période documentée s'il en est une[6], la chose devient plus
intéressante :
Les journaux de l'époque nous enseignent en effet que peu avant la Noël, les lecteurs d'alors semblaient plus intéressés par les recettes de cuisine, les décorations des édifices publiques,
les toilettes de ces dames et autres préoccupations moins édifiantes que celles que vous suggérez. - Premiers points sur lesquels je voudrais attirer votre attention.
Rendus au siècle présent où, fait intéressant, il existe toujours des témoins visuels, là, je dois vous avouer que
je suis resté tout aussi surpris que vous.
Toutes les personnes que j'ai consultées à ce sujet (il est vrai que je ne me suis point rendu jusqu'à Saint-Robert), m'ont toutes dite la même chose : dans le bon vieux temps, on savait s'amuser
et fêter comme il se doit. Et tous de me raconter ces veillées qui duraient toute la nuit où chacun dansait, chantait, jouait de l'instrument qu'il pouvait dans une fête qui ne se résumait pas
à la veille de Noël ni à celle du Jour de l'An mais à d'innombrables tournées où, entre parents et amis, on se souhaitaient, pendant quinze jours, toutes les amabilités du monde et où, il
arrivait parfois, qu'on s'embrassât un peu trop fort mais c'était les Fêtes.
Et tous de me dire qu'effectivement, cela avait tendance à disparaître.
Est-ce dû à l'influence de l'Église qui, dans sa bonté, a pu ramener une partie de ses brebis
égarées auprès de ses pasteurs ? Est-ce dû au fait que la population attache de plus en plus
d'importance à la science ou tout simplement, subjuguée qu'elle est de plus en plus par ses politiciens plus en mal de pouvoir que de la diriger, elle n'est plus à la fête ?
Si c'est de ce changement dont vous voulez parler, Monsieur l'abbé, alors là, je dois vous donner raison sur toute la ligne.
La question que je me pose à ce stade-ci est la suivante : mais où cela nous mènera-t-il si la tradition se perd ?
Vous seul, Monsieur l'abbé, saurez nous éclairer là-dessus dans un de ces articles dans lesquels vous êtes passés maître.
Veillez agréer, Monsieur l'abbé, l'expression de mes sentiments les plus distingués,
Votre tout dévoué,
Louis Fréchette
Note :
Sur l'authenticité de cette lettre, voir
le Castor
du 8 novembre 2004, section courrier.
[1] Charles Lemoyne, abbé de la paroisse de Saint-Norbert (1889-1901)
[2] L'Édificateur de Saint-Robert (Saint-Robert, 15 juin 1884 - 14 avril 1914), hebdomadaire régional de tendance conservatrice fondé par
Robert Gervais, notaire, et qui se voulait indépendant des partis politiques.
[3] Louis Fréchette parle, bien entendu, du réseau des évêchés dans la Province de Québec. - Cf. un peu plus loin sa référence à
Rome. (note de l'éditeur)
[4] Fréchette était alors journaliste (à la pige) à La Patrie, un des quotidiens les plus lus de l'époque.
[5] Un brouillon de cette lettre de Fréchette indique qu'il avait l'intention d'en insérer ici un pastiche du discours de Petit Jean
dans Les Plaideurs de Racine (acte III, scène III).
[6] Allusion sans doute à la récente loi passée par le Conseil Législatif (où Fréchette a été nommé greffier en avril 1889)
rendant les archives de tous les journaux disponibles au public.
Note supplémentaire :
Une partie de la correspondance de Louis Fréchette de même que ses Satires et polémiques a été publiée en deux volumes (1993) par les Presses de l'Université de
Montréal - Bibliothèque du Nouveau-Monde - Édition critique par Jacques Blais et
Luc Bouvier de l'Université Laval et Guy Champagne du Cégep de l'Outaouais. - Monsieur
Jacques Blais a également publié une édition critique de l'oeuvre poétique de la regrettée Aurore Évanturel.
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