(Texte de J-M. D.,
Philippeville, Belgique)
(Message reçu à nos bureaux,
le dix-neuf avril, 2005)
Quelques réflexions que
m'inspirent votre liste des page (voir
ci-joint) :
Saint Pierre, prince des
Apôtres, n'a jamais été «pape de Rome», mais Apôtre. Aucun des Apôtres, qui
ont fondé diverses Églises, n'a jamais été autre chose qu'Apôtre. (1 Co 12,28,
etc). Voyez «Histoire de l'Eglise» par le chanoine Gustave Bardy, une des
«chevilles ouvrières» de la collection «Sources Chrétiennes» et donc quelqu'un
qui s'y connaît plutôt bien en matière de documents antiques et authentiques
(imprimatur). Il est clair : saint Pierre n'est pas le fondateur de l'Église à
Rome, dans le sens «créer quelque chose là où rien n'existait auparavant en la
matière». Il rappelle que Tacite, [dans sa] Vie de Claude, signalait
l'existence d'une communauté chrétienne à Rome avant la venue des saints
Apôtres Pierre et Paul. Il y aurait accord général pour reconnaître dans
l'évènement cité le résultat de la prédication apostolique, mais pas par un de
ces 2 saints. La durée de 25 ans de «papauté romaine» pour saint Pierre est
pour lui tout à fait mythologique, même pas légendaire - et les faits lui
donnent raison. Il continue son argumentaire avec l'absence totale de
références à Pierre dans l'épître de saint Paul aux Romains. Impossible si
Pierre avait été là d'agir de la sorte : quand Pierre était en Galatie, Paul
qui y écrit le mentionne (pour une erreur théologique que Pierre commettait,
contre les décisions du Synode de Jérusalem, que les Actes 15,37 nous montrent
dirigé par saint Jacques). Donc si Pierre est mentionné quand Paul écrit à une
communauté où Pierre se trouve, pour Rome il n'aurait pas pu en être
autrement, et le chanoine rajoute d'autres arguments de la même eau. Je pense
pouvoir rajouter que dans les Actes d'Apôtres, c'est la même chose, silence
complet. Or, quand Paul à la fin est à Rome, cela est tout à fait impossible à
justifier, si Pierre avait été présent, ou au moins «fondateur». Saint Luc
n'est pas un journaliste contemporain, il est sérieux!
Si vous relisez l'épître de saint Clément, 3ième «presbytre» des Romains
(titre donné chez Eusèbe et autres auteurs antiques), vous n'y voyez pas la
moindre mention d'un épiscopat de Pierre, et 3 lignes de mentionnées pour
quelqu'un auquel on aurait «succédé», c'est un peu limite. Surtout quand Paul
a droit à bien plus de lignes. Chapitre 5, Pierre c'est le verset 4, Paul
c'est 5 à 7. De ce peu qu'un contemporain dit d'eux, quelqu'un que tous les
auteurs sont d'accord pour dire qu'il les a connus (comme il le dit lui-même),
on verra tout ce qu'Eusèbe aura à en raconter par le développement de
traditions (Hist. Eccl. 2,25) Eusèbe n'est vraiment fiable que lorsqu'il cite
des textes d'autrui, cela me semble évident au nombre de problèmes
chronologiques qui surviennent quand il tire ses conclusions en se basant sur
ces évolutions de traditions. Mais quand il cite, tout le monde pouvait
vérifier et on a des trouvailles. P. ex. en 2,25,8, il cite saint Denis de
Corinthe, qui parle de la «plantation» par Pierre «et» Paul tant de
Corinthe que de Rome («phyteian», en grec).
En passant, dans cette Histoire Ecclésiatique d'Eusèbe, on y trouve aussi des
intéressantes citations sur l'état marital de Pierre (déjà indiqué par
l'Évangile, Matt. 8,14; Marc 1,30; Luc 4,38) et Paul, d'après des textes
d'autres auteurs ou des lettres (Hist. eccl. 3,30) - l'épouse de saint Pierre
aurait donc aussi subit le martyre à Rome, avant lui, etc!
Si vous relisez saint Irénée de Lyon, «Contre les Hérésies», chapitre 3, il
parle toujours, sans aucune exception, d'une fondation sur «les» Apôtres
Pierre et Paul, jamais sur un des 2 tout seul. Dans quel sens prendre le mot
«fondation» pour une Église existant déjà avant leur arrivée ? L'Église était
déjà là, eux, ils l'ont affermie. Sinon saint Clément et autres auteurs des 2
premiers siècles auraient parlé différemment, c'est inévitable.
Si vous relisez les Apologies de saint Justin martyr, fêté récemment, vous ne
pourrez pas ne pas remarquer qu'à aucun moment, celui qui défend face au Sénat
toute la chrétienté vivant à Rome ne fait mention d'un épiscopat romain
s'occupant dans sa communauté de diaspora samaritaine. D'ailleurs les
traducteurs (catholiques- romains) de la collection Migne (ex-DDB) dans leur
volume «collection» sur saint Justin le font remarquer! Et bien sûr pas la
moindre mention a fortiori d'un «pape».
Si vous relisez saint Hippolyte de Rome et ses «Constitutions Apostoliques»,
où il décrit admirablement le fonctionnement de l'Église des Romains, même
constat. C'est d'ailleurs le premier texte où l'on voit un fonctionnement
arrivé au niveau de celui de l'Orient. Auparavant c'était, persécutions
directes oblige, très flottant. Tous les auteurs un peu sérieux sont d'accord
pour dire que pour le premier siècle à Rome, il est impossible de faire la
différence entre prêtre et évêque, dans les textes, si différence il y avait.
Tandis qu'ailleurs, voyons saint Ignace d'Antioche : tout y est, et en bon
ordre. Antioche que tous les auteurs, à la suite des Actes d'Apôtres,
reconnaissent comme fondé par Pierre, et là dans le sens de primo- fondation.
Doit-on dès lors dire «saint Pierre pape d'Antioche»? Et «Saint Esprit pape de
Jérusalem»... du fait de la Pentecôte?... c'est une boutade bien sûr.
Les R.P. Bénédictins de Paris, dans leur volumineux sanctoral, rappellent
aussi que pour les 2 premiers siècles à Rome, il n'y a pas la moindre
*certitude* sur les successions, que des *possibilités*. Il existe, d'après
eux toujours, 4 listes qui comportent des contradictions, parfois assez
gênantes. En dehors de saint Irénée de Lyon, toujours au livre 3 cité
ci-dessus, toutes les listes sont du 4ième siècle, on ne trouve rien avant.
Divers auteurs et commentaires parlent de «listes qu'eux ont bien dû
utiliser», supputations parce que les auteurs d'époque des Pères Apostoliques,
eux, n'en parlent pas. Et saint Irénée, juste après cette époque, venu
d'Orient, a reçu à Rome une tradition qui avait déjà évolué par rapport à ce
qu'on trouve chez Clément, phénomène hélas classique que l'on retrouve pour
les autres Sièges Apostoliques.
Le terme même de «pape» ne se retrouve dans strictement aucun document romain
(ou d'ailleurs) avant le 4ième siècle, dans les souscriptions des Conciles.
Comme pour celui d'Alexandrie d'ailleurs. Toute qualification d'un presbytre
ou d'un évêque de Rome ou d'Alexandrie avec ce titre avant qu'il n'ait fait
son apparition est donc un anachronisme, au minimum. (Alexandrie, fondation de
saint Marc, Eusèbe, Histoire eccl. 2, 15)
Le terme «pape» se retrouve d'ailleurs dans les textes latins du 5ième siècle
pour qualifier des... évêques en Gaule. Voyez Contance de Lyon, Vita de saint
Germain d'Auxerre : le texte latin, édition critique des Sources Chrétiennes,
est tout à fait explicite en la matière. Ce terme de pape est simplement la
transposition pour le monde Copte et Latin du terme utilisé dans le monde
hellénistique, patriarche, vieux père. On parlera d'ailleurs chez nous de
«père évêque», et cela se fait encore de nos jours. Le raccourci «pape» pris
tout seul est donc une erreur, puisqu'il oublie le qualificatif (nom du
siège), permettant une légitime confusion entre Rome et Alexandrie, les 2
sièges ayant conservé ce titre depuis sa prime utilisation il y a quelque 16
siècles.
Il y a encore nombre de choses à dire, les spécialistes sont là pour ça. Mais
c'est sûr que si la première ligne d'une liste est déjà «à problèmes», les
suivantes, inévitablement, comporteront aussi des «problèmes». Je sais que
cette liste est «classique» en milieu romain, le problème est que «classique»
et «authentique» ne sont pas synonymes, comme les faits le démontrent souvent
dans divers domaines d'ailleurs, pas qu'en Histoire.
Oremus!