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par le Professeur Olaf de Huygens-Tremblay,
chef-cascadeur - Faculté de Lettres
de l'Université de Napierville
Si tu savais comme on s'ennuie à la Manic
Une entrée forte, précise et qui délimite en un seul vers de douze pieds le thème du poème. - Le thème n'est pas neuf (l'homme parti à la guerre, ou
qui est en mer, loin de celle qu'il aime) mais il se situe, ici, dans un contexte mythique : celui d'un chantier hors-mesure où l'homme devient un super-homme et, ce qui n'enlève rien à ce
mythe, un chantier dans le grand Québec qui, universellement, représente l'espace, la grandeur et le pays à découvrir. - Seules des chansons comme «I wonder who's kissing her now» (paroles
de Will M. Hough et de Frank R. Adams, musique de Joseph E. Howard - 1909) peuvent se vanter de posséder une entrée aussi percutante.
Tu m'écrirais bien plus souvent à la Manicouagan
Le poète qu'est Georges Dor ne succombe pas ici à la facilité qui aurait consisté à faire rimer «souvent» avec «Manicouagan» en scindant en deux ce
vers de quinze pieds (une trouvaille) laissant la phrase se dérouler comme elle se déroulerait quand on écrit ; celui qui dit cette phrase n'est pas un poète mais un ouvrier d'où ce côté
encore plus touchant, presque aussi poignant que le vers précédent.
Parfois je pense à toi si fort Je récrée ton âme et ton corps Je te regarde et m'émerveille
Le Professeur Léomé de l'Université de Surgères (Charente-Maritime) faisait remarquer que ces trois vers dont le dernier
rime avec le dernier des trois suivants pouvaient avoir une certaine connotation sexuelle mais les travaux entrepris par son successeur, le Professeur Chollette (Marie) démontrent qu'il
s'agirait plutôt d'une réminiscence subconsciente où que le symbolisme de l'eau (vers suivants) renforce l'aspect évanescent du souvenir de celle que le narrateur a quittée. - Quant aux
objections que les mots «fort» et «corps» n'offrent pas une rime riche, il faut comprendre que ce poème a d'abord et avant tout été écrit pour être dit ou chanté. - À ce propos, le
Professeur Léomé a été, de toutes façons le premier à faire remarquer que les rimes en «corps» était relativement rares en français.
Je me prolonge en toi Comme le fleuve dans la mer Et la fleur dans l'abeille
Voir la note précédente pour le fleuve et la mer. - Pour ce qui est de l'abeille, natif de
Saint-Germain-de-Grantham,
il est évident que Georges Dor emprunte à son milieu - où l'apiculture est pratiquée commercialement (voir à Dzierzon, Jean)
- contrairement à celui de son porte-parole qui semble être plus citadin qu'autre chose. - Une légère faute, fort excusable, car l'image est à point. - On retrouvera d'ailleurs plusieurs
vers dans l'oeuvre de Georges Dor où les abeilles entrent un jeu dont cette puissante image de la neige «qui bourdonne, qui bourdonne».
Que deviennent quand j'suis pas là mon bel amour Ton front doux comme fine soie et tes yeux de velours
Deux autres vers de quinze pieds qui rappellent que ce poème est une lettre et que son récitant n'a pas nécessairement appris la versification chez les
Frères
Maristes avant de s'exiler à la Manic ; ses mots sont simples et ses images, tirées de noms de tissus, laissent supposer que sa dulcinée fait peut-être sa
propre couture... [voir note 1]
Te tournes-tu vers la côte nord Pour voir un peu pour voir encore Ma main qui te fait signe d'attendre Soir et matin je tends les bras Je te rejoins où que tu sois Et je te garde
Ici, l'imagerie est tirée du départ ; de l'autobus ou du chemin de fer. - «Ne manque plus que la plate-forme et le mouchoir» écrivait à ce propos le
critique littéraire Roger D. Beauchemin de l'Intransigeant de Coaticook. -
Nous ne sommes pas d'accord avec son interprétation : encore une fois, le récitant est un travailleur manuel et ce serait trop insister sur le départ dont il parle à peine quand les bras de
ce travailleur (au quatrième vers) interviennent en force pour serrer celle qu'il aime.
Dis-moi c'qui s'passe à Trois-Rivières et à Québec Là où la vie a tant à faire et tout c'qu'on fait avec Dis-moi c'qui s'passe à Montréal Dans les rues sales et transversales Où tu es toujours la plus belle Car la laideur ne t'atteint pas Toi que j'aimerai jusqu'au trépas Mon éternelle
On a beaucoup reprocher à Georges Dor ces «rues sales et transversales» mais, encore une fois, nous sommes d'accord avec le Professeur Léomé qui faisait
remarquer que les rimes en «réal» n'étaient que quatre dans la langue française ; que le mot «boréal» ne pouvait s'appliquer dans ce cas-ci vu la latitude de la Manic ; que le mois
«floréal» du calendrier républicain eut été ici, plus que déplacé, tout aussi déplacé peut-être que l'ancienne monnaie espagnole ou une galère royale. - On notera cependant deux
paires de rimes assez surprenantes : «Québec» et «avec» de même que «pas» et «trépas». - Quant aux nouvelles que celui qui écrit attend de Montréal, Québec et de Trois-Rivières
(les trois principales villes du Québec), les recherches entreprises par le Professeur Marie Cholette (déjà citée) ont démontré qu'aussi éloignés que pouvaient être les travailleurs de
la Manic, ils recevaient quand même les journaux de façon régulière et qu'ils avaient même accès à la télévision. - On peut comprendre qu'il s'agit là, encore une fois d'une façon
symbolique de parler d'éloignement.
Nous autres on fait les fanfarons à coeur de jour Mais on est tous de bons larrons cloués à leurs amours Y'en a qui jouent de la guitare D'autres qui jouent d'l'accordéon Pour passer l'temps quand y'est trop long Mais moi je joue de mes amours Et je danse en disant ton nom Tellement je t'aime
Le désarroi dans l'âme du narrateur ne saurait être plus explicite que dans ce passage où s'entremêlent religion (crucifixion), musique, danse et
fanfaronnades (le mot, d'ailleurs est mentionné implicitement dès le premier vers). - On remarquera que le mot «guitare» ne rime avec rien mais, en contre-partie, on retrouve dans cette
strophe trois rimes en «on» : «accordéon», «long» et «nom».
Si tu savais comme on s'ennuie à la Manic Tu m'écrirais bien plus souvent à la Manicouagan Si t'as pas grand chose à me dire Écris cent fois les mots «Je t'aime» Ça fera le plus beau des poèmes Je le lirai cent fois Cent fois cent fois c'est pas beaucoup Pour ceux qui s'aiment
Et nous arrivons ici au sommet de ce poème où l'on peut voir la retenue de Georges Dor, son doigté : il aurait pu écrire «mille fois», «cent mille
fois» mais il n'exagère pas. Cette femme qu'il aimera «jusqu'au trépas» (voir ci-dessus), il ne demande, d'elle, qu'une lettre bien raisonnable, en somme : quelque chose qui peut, à la
rigueur, s'écrire en une seule soirée. - Et l'on peut voir, en même temps, qu'au niveau poésie, il sait que les poèmes les plus réussis sont les moins compliqués.
Si tu savais comme on s'ennuie À la Manic Tu m'écrirais bien plus souvent À la Manicouagan
À la reprise, les deux vers sont scindés et voilà bien le tour de force de ce poème : au départ, les rimes «souvent» et «Manicouagan» auraient pu
choquer mais, une fois qu'on a entendu le reste, la surprise n'a plus d'emprise sur le lecteur. - Pardon : l'auditeur.
- Olaf de Huygens Tremblay, mai 2001.

[1]
Voir à ce propos la thèse du Docteur Roger Malenfant : «Haute couture et bas de gamme dans l'univers quotidien des premiers habitants de la
Nouvelle France avec ses répercussions sur l'économie lors de la conquête.» (Université de Rhéaumur, 1876)
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