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(Chronique
d'Herméningilde Pérec - 6 mai 1990 - La Gazette de
Saint-Romuald-d'Etchemin et d'Esch-sur-Sûre)
Le rédacteur en chef de la Gazette de
Saint-Romuald-d'Etchemin et d'Esch-sur-Sûre, contemplant l'avalanche des lettres
qui m'étaient destinées ce matin, me faisait remarquer que mon courrier
doublait ou même triplait dès que j'osais toucher à la française langue dans
mes pourtant si documentées chroniques.
Outre les injures habituelles et les circulaires non sollicités, mon courrier
était, en effet, aujourd'hui, considérable.
Une lettre d'une citoyenne de Causapscal, Madame Émilda Canac-Marquis, du 7 rue
des Programmeurs-en-C, Causapscal-Sud, a tout particulièrement attiré mon
attention :
«Cher Maître,
«J'ai lu dans l'édition d'hier de La Gazette de Saint-Romuald-d'Etchemin et
d'Esch-sur-Sûre votre réponse à cet étudiant en Lettres de l'Université de
Napierville dans laquelle vous souleviez la possibilité d'ajouter aux huit
temps de l'indicatif, aux quatre du subjonctif et aux deux du conditionnel (ou
trois -- quoique je ne suis pas une partisane de la deuxième forme de son
passé), d'autres temps qui réduiraient l'imprécision de nos conjugaisons
françaises.
«Je suis tout à fait contre.
«Il est assez difficile de se comprendre comme c'est là et je suis certaine
que le Professeur me donnera raison, etc. etc.»
Et c'était signé : «Une fervente défenseuse de la langue française.»
Voici ma réponse :
Chère Madame Canac-Marquis du 7 rue des
Programmeurs-en-C, Causapscal-Sud, je suis navré mais j'ai bien peur que le
Professeur me donne raison cette fois-ci :
Je lui en ai glissé un mot, ce midi, au Bar *** sur la rue Saint-Denis, en
face du Théâtre qui porte le même nom, et voici ce qu'il en a dit :
«Il est certain, Herméningilde, que l'imprécision chronologique des faits et
actions tels qu'on peut les classer dans le langage courant n'a pas
l'importance que vous semblez vouloir lui donner mais dans le domaine
scientifique, je plaide depuis des années pour la création d'une bonne
douzaine de temps supplémentaires, particulièrement du côté de l'indicatif.
«Prenez, par exemple, le verbe «inventer». A la première personne du pluriel
de l'indicatif, la grammaire Marshall (du nom de mon défunt père) nous donne
«inventons, inventions, inventâmes, avons inventé, avions inventé, eûmes
inventé, inventerons et aurons inventé.» C'est peu pour déterminer les dates
des événements dont il est question dans mes travaux. - Impossible de savoir
avec précision quelle invention précède l'autre.
«Pour le présent, ça va : «nous inventons» indique une opération qui peut être
à la fois immédiate ou continue mais dès que je passe au futur, «nous
inventerons», l'actualisation de la chose devient plus difficile. Il est sûr
que je peux dire «nous inventerons» en parlant d'un vague futur mais si mon
invention est sur le point d'accoucher, pourquoi ne pourrais-je pas me servir
d'un futur immédiat : «nous inventerains.»
«TerAINS ?», lui demandais-je.
«Par analogie avec demAIN. Et puis «nous inventeraines» pour une invention qui
éclora, mettons, l'année prochAINE.
«Je comprends, lui dis-je, mais à ce compte-là, vous allez vite manquer de
suffixes.»
«Alors nous nous attaqueraines aux préfixes. - Pour le passé, nous avons
«nous inventâmes» et puis l'invention qui précède cet «inventâmes», celle que
nous «avions inventée» et qui suit celle que nous «eûmes inventée» par rapport
à celle que nous «aurons inventée» mais l'invention qui précède toutes ces
inventions ?»
«Euh... nous inventâriâmes ?»
«Mais non, Herméningilde : AVANTâmes. Ainsi, nous pourrions dire :
«Nous inventâmes une invention bien après celle que nous avions inventée après
que nous eûmes inventée toutes les autres inventions que nous avions
AVANTariées.»
Obédieusement vôtre,
Herméningilde Pérec
Voir également à :
Ponctuation
Et à :
Simone de Beauvoir
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