C'est dans une ambiance
feutrée, entre une boutique de bijoutiers antiquaires (Petiot-Landru) et des
galeristes d'art et de souvenirs où il s'est installé, par provocation, défi,
vertu même, que nous a accueilli en juillet 2004. lors d'un des rares interviews qu'il accorde à la presse, le roi, l'empereur, le maître, le
seigneur, le grand ordonnateur de la mode napiervilloise.
Son studio (c'est ainsi qu'il
appelle son showroom et son atelier) est un heureux cocktail d'avant-garde où,
sans bousculer, ni rejeter le passé, il a métamorphosé avec art, et sans
artifice, deux étages autrefois utilisés par un manufacturier de gadgets. Cet
espace est aujourd'hui un pôle qui attire créateurs, concepteurs, dessinateurs
désireux de partager une passion, une émotion, un art d'être et de vivre dans
un esprit d'indépendance, loin des grands centres et des grandes tendances.
Sourire apaisant, sans aucune
ostentation ni froideur, cet homme, vêtu d'un costume parfaitement ajusté,
nous accueille dans son bureau au raffinement discret (les instruments
d'écriture qui s'y trouvent sont signés Cunanan) inspire l'élégance, de cette
élégance où pointe une touche de classe indéfinissable.
Son ton est courtois, distingué
sans être apprêté, ni condescendant.
Le Castor -
Je crois que nos lecteurs ne seraient pas étonnés d'apprendre que
Napierville n'est pas tout à fait la grande capitale de la mode ni du
design ; aussi, ma première question sera : pourquoi George s'est-il
installé à Napierville ?
George -
On m'a souvent posé cette question et mes collègues de Paris, Londres, New
York, Milan... se disent souvent surpris de voir les mots de Napierville
accolés à mon nom. Quand on me le demande directement, je réponds toujours
que, d'abord, c'est là où je suis né mais aussi que je ne suis pas
précisément de Napierville mais du Quartier
Universitaire de Napierville, ce qui, en somme fait toute la
différence. Dans ce quartier, où je me suis installé, se trouvent, à
proximité, de grands créateurs qu'on me dispensera de nommer et qui ont une
influence très importante sur ma propre créativité. Et vous me dispenserez
également de citer toutes les manifestations culturelles qui s'y déroulent à
longueur d'année : le Festival du Cinéma, par exemple. Et, quand
l'envie m'en prend, je peux toujours me rendre à la bibliothèque locale,
aller au cinéma, visiter le Musée du Grand Marshall. Tout cela est à
cinq minutes d'ici. À pied.

Collection 2003
Robe de soirée
Le Castor
- On vous cite comme étant un animal du jet-set...
George - Je le suis. Comment être autrement quand, de passage, tous les
grands de ce monde finissent par circuler devant ma porte, attirés par le
Professeur Marshall et ses collaborateurs. Le quartier où j'habite (car
j'habite au-dessus de mon studio) est au centre d'un foisonnement
intellectuel, scientifique, culturel sans pareil : nous sommes à la jonction
de grands courants qui proviennent des quatre coins du monde : du
Luxembourg, du Canada, des USA, du Caraguay...
Le Castor
- Sans compter notre correspondant de l'Île Pitcairn.
George -
Sans compter votre correspondant de l'Île Pitcairn.
Le Castor
- Vous êtes reconnu - j'allais dire mondialement mais tenons-nous en pour le
moment à nos lecteurs du Quartier Universitaire et à ses
environs - pour vos catwalks inhabituels où s'entremêlent des top-models
d'une beauté à tomber, des animaux sauvages, des automobiles, parfois même
des ouvriers qui cognent, frappent, martèlent différents métaux. Est-ce par
provocation ?
George -
Pas du tout car je suis fondamentalement anti-manifestation ; je dirais même
anti-mode. Le panache, le bruit, l'art pour l'art, les défilés
m'horripilent. Ce sont des maux nécessaires pour se faire connaître mais, si
vous avez remarqué, j'organise de moins en moins de défilés : deux en l'an
2000, aucun en l'an 2001 et mon dernier remonte au tout début de 2003. - Je n'en prévois pas d'autres avant le début de la prochaine décennie. - Disons que je
suis plutôt tourné vers l'interprétation des rêves d'une clientèle réduite
mais fiable qui retrouvera toujours en mon studio une oreille attentive à
ses phantasmes quoiqu'il m'arrive souvent d'avoir recours à des shows où
j'essaie de sublimer certaines visions par des mises en scène parfois hors de
l'ordinaire mais tout cela fait partie de ce qu'on pourrait appeler le monde
de la mode, du marketing et de la publicité car on a beau être solitaire
dans sa créativité, cette créativité demeure stérile si elle n'est pas
exposée. - J'organise d'ailleurs des workshops où, justement, sans vouloir à
tout prix tomber dans l'étalagisme, j'insiste pour que les créateurs locaux
soient conscients de la réalité économique dans laquelle nous vivons tous.
Le Castor
- Pieux souhait.
George -
Pieux, en effet, mais quel que soit le domaine de la créativité où l'on
oeuvre, il faut savoir être économiquement self-sufficient.
Le Castor - Jusqu'à tomber dans le commercialisme ?
George -
Évidemment non car il ne faut jamais, au risque de perdre son âme de
créateur, tomber dans la facilité : l'équilibre, voilà ce que je recherche,
et un équilibre qui tient compte de la sensibilité subjective et palpable
d'une certaine clientèle payante. - Je me dis à cet égard que les créateurs
locaux (je pense, entre autres, à Serge et Rhéal qui font un travail
magnifique tout en demeurant viable), qu'ils soient connus ou émergents,
doivent tendre vers une certaine manifestation commerciale sans s'imposer un
overdose de conservatisme.

Collection 2003
Robe pour débutante
Le Castor
- Vous souhaitez donc une certaine uniformatisation.
George -
Oui et non. Je me dis par rapport à la mode en général qu'elle doit suivre
son chemin et, en même temps, renaître continuellement et faire éclore des
perspectives nouvelles et si elle doit, pour cela, emprunter des sentiers
non encore battus, faire l'école buissonnière, et bien, qu'elle le fasse. -
Comme je l'ai déjà mentionné à maintes reprises, on peut toujours organiser
des pharaoniques manifestations où s'entremêlent des mannequins en costume
d'adultère ou home-sweet-homesques, des décolletés plongeants, des bottes à
la mi-cuisse et des pullovers mais toujours, il faut revenir à l'essentiel
et l'essentiel, c'est ce que désire la clientèle : ce qui n'exclut pas le
fait qu'elle désire parfois être guidée dans ses choix.
Le Castor - Vos
goûts sont, en somme, éclectiques.
George -
Sans doute mais mon éclectisme fait partie d'un tout plus intemporel
qu'autre chose : le vintage y côtoie l'avant-garde et l'avant-garde y côtoie
le rétro. Je suis essentiellement en réaction contre les images dominantes,
quelles que soient leurs origines géographiques ou temporelles, même si dans
ces images on retrouve parfois une pointe incursioniste. Je me dis qu'on n'a
pas le droit de bouder le plaisir de voyager dans l'univers et l'histoire de
la mode mais qu'il faut aussi s'adapter aux rythmes, aux formes et aux
couleurs d'une sensibilité locale, qu'il est inutile d'aller chercher
ailleurs ce que l'imaginaire, voire même la mémoire, de son lieu de travail
peut offrir.

Collection 2003
Ensemble pour la ville
Le Castor - Vous
avez maintenant un label - George de Napierville - et vous
semblez vous diriger de plus en plus vers le prêt-à-porter.
George -
Il y a deux modes : celle du jour et celle du soir. Pour une sortie, un bal,
une première, je n'hésite jamais à recommander une robe ou un costume fait
sur mesure et où le luxe se fond dans la fantaisie. Pour le jour, on peut
penser à des ensembles qui peuvent également faire craquer sans pour autant
en être ruiné. Pour le soir, je suggère invariablement la soie, le fil d'or,
le velours, le damas de Venise, les tissus où s'entremêlent l'organdi, la
laine et même le coton d'Iran, d'Égypte ou d'Espagne mais pour le jour, le
coton du sud des États-Unis, le nylon, le lycra peuvent très bien convenir
pour une sortie en ville ou un five-o-clock. Le principe est d'être à l'aise
tout en savourant un certain plaisir d'être bien dans sa peau.
Le Castor
- L'on vous a vu depuis quelque temps oeuvrer pour de grandes chaînes de
distribution, d'importantes multinationales. Serait-ce là un marché que vous
tentez de développer ?
George -
Je vais là où mes talents sont en demande. Quand Vatfair-Air m'a demandé de
dessiner les uniformes de ses employés, je n'ai pas hésité un instant. Même
chose pour les décors de restaurants ou de magasins qu'on me demande de
créer. Je collabore sans hésiter à des expositions muséales, à des décors
pour théâtre et fangshuïste comme
je le suis, je me dois de me mêler aux intérieurs de maison et, en général,
à l'élaboration de styles de vie où le beau doit rivaliser avec la paix
intérieure. - Qu'on m'ait reproché récemment d'avoir conçu les uniformes du
personnel du Dragon
Basané ne saurait me faire dévier de ces principes.

Uniforme Vatfair-Air
Le Castor
- Un atelier ? Des employés ?
George -
J'ai peu d'employés : un secrétaire, Alex, qui est à la fois mon homme à
tout faire, mon chauffeur et mon
confident, deux couturières, un saute-ruisseau et une réceptionniste. Ici,
l'on crée les montages, des boutonnières aux poignets, sont réalisés dans un
atelier installé à Saint-Grégoire-de-Greenlay, en Estrie, atelier sous la
directive d'un sous-traitant d'une rare qualité.

Alex
Le Castor
- D'autre projets ?
George -
Un parfum, peut-être, mais pas avant encore quelques années. Pour le moment,
tout mon temps libre, je le consacre au théâtre, à la création de costumes
de scène pour lesquels mes services sont de plus en plus en demande.