Vers une désalphabétisation
Vous devez connaître l'histoire de ce statisticien qui, après avoir visité une vingtaine de prisons et constaté que 99% des détenus préféraient
les pommes de terre au riz, en
est venu à la conclusion que la pomme de terre menait au crime. - Je la ressors régulièrement quand on me parle de statistiques. Non pas que je suis contre les statistiques mais
l'interprétation, des fois, qu'on en fait...
La semaine dernière, justement, je lisais dans La Presse que seulement 43% des élèves du secteur public réussissaient, au Québec, le volet orthographe de l’examen
ministériel de «production écrite» (il
aurait fallu expliquer..) au cinquième secondaire. Ce résultat,
naturellement, a été jugé «inacceptable», «odieux», «scandaleux», «inavouable» et
j'en passe. - Certains ont demandé à la suite de la publication de ce résultat la démission du Ministre de l'Éducation (je me
demande bien pourquoi) mais la plupart des réactions répétaient que «la langue française [au Canada] était à la dérive», que «bientôt, nous ne parlerions plus que l'anglais» et
«qu'à plus ou moins moyen terme, nous serions tous des analphabètes».
Tout ça parce que des adolescents qui regardent plus de télévision qu'ils ne lisent ne réussissent pas à apprendre cette langue de mandarins qu'est devenu le français d'il y a
un siècle et qu'on tente de perpétuer jusqu'en l'an 3000.
Est-ce qu'on se rend compte qu'en 1900, dans les usines, il y avait environ six ou sept employés de bureau par rapport à une centaine du côté de la production alors
qu'aujourd'hui, il est facile de retrouver, dans ces mêmes usines, une centaine de «comptables» pour dix ouvriers
? - Et l'on voudrait que tous ces «comptables» savent par coeur les 1.104 articles du dernier Grevisse ?
Personnellement, je trouve extraordinaire que de 10% de la population qui savait lire et écrire il y a cent ans, on soit passé à 43% et je suis convaincu que si ces Académiciens
ou Policiers de la langue cessaient de distribuer des procès verbaux à ceux qui ne connaissent pas la règle des déterminants indéfinis ou celle des syntagme formés d'un adverbe et d'un peudo-complément,
ce pourcentage pourrait facilement atteindre le quatre-vingt ou le quatre-vingt-dix.
Sauf que des Mandarins, il ne faut pas trop en avoir dans
une société. Ça devient une source de confusions.
Dans le même ordre d'idée, j'ai un ami qui ne jure que par la
combinaison explosive du Grevisse et du Robert. Dans les soirées, il ne manque jamais de reprendre quelqu'un qui ne sait pas comment se servir de semi-auxilaires ou qui ne semblent pas avoir
compris comment on doit utiliser le plus-que-parfait d'un des douze mille (j'exagère à peine) verbes irréguliers de la, comme dit Monsieur Pérec, la française langue.
Un parfait raseur.
Il aura bientôt soixante-dix ans.
- Comment il s'est rendu là sans s'être rendu compte que Grevisse n'a
fait qu'observer
et citer et que le Robert est une continuité du Littré qui, lui aussi, a longtemps étudié les classiques pour savoir la définition qu'ils donnaient aux mots, je ne sais pas.
Tout ce que je sais, c'est que lire Molière, Racine ou Corneille, dans le texte
de leur époque, n'a jamais et n'est surtout plus à la portée de Monsieur tout le monde.
Toujours aimé une des dernières phrases de Gide : «J'ai bien peur qu'un jour, je deviendrai grammaticalement incorrect.»
Simon