À la recherche d'un artisan
Vous êtes-vous déjà demandé ce que revendaient les antiquaires avant
Napoléon III ? Des meubles Louis XVIII ? Et puis avant ? Sous
Louis X, dit le Hutin, revendaient-ils des meubles Louis V, dit le
Fainéant, ou en était-ils déjà rendu à Philippe le Bel ? Mon idée
là-dessus est qu'ils devaient en être à Louis IV d'Outremer mais qu'ils
conservaient, dans leur arrière-boutique des objets datant des
Carolingiens parce que, un jour ou l'autre, ces objets allaient
redevenir à la mode. Pas fous les mecs : la preuve est que nos
musées, aujourd'hui, en sont pleins.
Mais vous êtes-vous déjà demandé ce que c'était qu'un «antiquaire» ?
- Le Grand Robert (pas l'hypnotiseur mais le dictionnaire) ne donne à ce
mot aucune signification précise avant le XIXe siècle, ce qui les fait
remonter à Napoléon III ou peut-être un peu avant soit à l'époque où
l'on a cessé peu à peu de revendre des faux morceaux de la vraie croix
ou des bouts d'os de Saint-Césaire.
J'étais, l'autre jour, à la recherche d'un bonhomme qui pourrait réparer
la chaise qui me sert de fauteuil quand je travaille, une sorte de
chaise droite en bois (avec bras, d'où le mot fauteuil), qui
faisait partie de l'ameublement de la salle à manger quand j'étais petit
et qui, sans véritable valeur, a toujours été suffisamment confortable
pour mes besoins ; seulement, cette chaise a fait son temps et elle est
(était) en train de redevenir amas-de-bois-sec au point
où je commençais à me demander quand, exactement, j'allais me retrouver
par terre avec une jambe cassée.
Je
me suis renseigné à droite et à gauche et je ne sais plus qui m'a
indiqué la rue Notre-Dame, à Montréal, à l'est du marché Atwater : «Vous
verrez bien» m'a-t-il ou t-elle dit. - J'y suis allé, j'ai vu. Aucun
réparateur mais des dizaines et des dizaines d'«antiquaires». Je
me les ai tous faits. Dans le lot, des fabricants de meubles anciens,
des spécialistes en luminaires, des revendeurs de bronze, de
distributrices de chewing gum, même que j'en ai trouvé un, dans le lot,
qui se spécialisait
dans les objets religieux. Un temps, je me suis cru sur la rue
Mont-Royal, dans les années quarante ou cinquante, au moment où les «sets
de cuisine» chromés faisaient rage. Ne manquait plus que les buffets
en arborite™, du prélarts fleuri et de la moleskine sur les murs. -
Bref : j'ai tout trouvé, y compris des gens qui essayent,
aujourd'hui, de me revendre mes vieux meubles.
«Nous ne réparons pas, m'a dit une dame de biais avec le théâtre Corona,
mais si vous voulez vous en débarrasser, nous sommes acheteurs.»
Acheteurs pour revendre ? Pour que quelqu'un d'autre se casse la gueule
à ma place ? - Non merci. - Finalement, quelqu'un m'a proposé la
quincaillerie Rona près de la rue Vinet et là, un vieux bonhomme m'a
refilé un tube de Crazy Glue™ avec lequel j'ai rafistolé mon affaire
et qui, selon les indications, devraient durer jusqu'en l'an 3000... le temps
qu'un antiquaire de ce temps-là décide que ça vaille la peine de faire
entrer mon repose-fesse dans un quelconque musée où, à côté d'une lampe
torchère du XVIIIe, on pourra se faire une idée de comment on vivait du
temps de Napoléon IV.
J'ai pensé à Alphonse Allais qui, pour emmerder les futurs archéologues,
a voulu se faire enterrer dans un costume de Sioux sous une armure de
l'époque Ming dans un sarcophage égyptien. - Le sort, hélas, a voulu que
sa tombe soit pulvérisée par une bombe.
Ce
que je n'avais pas compris, c'est que j'étais à la recherche d'un
artisan, pas d'un antiquaire ni d'un
spécialiste en ébénisterie ou en meubles du XIXe, sauf
que j'ai confondu les trois. - Comprenez-moi bien : un artisan soit un
ouvrier avec des outils et des clous capable de remettre en bon ordre des vieilleries. -
Je n'en ai pas trouvés.
J'ai trouvé,
dans le quartier qu'on m'a indiqué, des
connoisseurs (sic), des collectionneurs, des reproducteurs de commodes anciennes, des interior decorators,
des experts-conseillers en tous genres et même deux ou trois concepteurs
d'espace mais pas d'artisans.
C'est que, voyez-vous, avec le progrès, il s'est produit un phénomène
assez particulier dans le monde de l'artisanat, de cette occupation qui
consistait à exercer un métier traditionnel : la disparition presque
complète des individus qui se donnaient la peine d'apprendre autre chose
que le tape-à-l'oeil et l'art vestimentaire. Ces individus
se sont, ou suicidés, ou métempsycosés en quelque chose
d'autre - Plus question, pour eux, d'être jardiniers, peintres en
bâtiment, menuisiers, barbiers ou poseurs de tapis : ils sont devenus
maîtres-coiffeurs, coloristes,
sculpteurs d'environnements,
esthéticiens, dessinateurs de mode, décorateurs-assembliers et/ou...
antiquaires (Rolls à la porte compris).
Quant à la sommité montréalais dans le domaine de la passementeries,
sachez qu'il y en a un.