Mystères et boules de steak
Le grand mystère, quand j'étais petit, ou du moins : celui qu'on me
disait incompréhensible, c'était la Sainte Trinité : trois personnes
en un seul Dieu dont une n'existait pas tout à fait mais était,
personnifié, l'amour d'un père
envers son fils. Comme on me disait qu'il ne fallait pas y penser mais
accepter que cela fût au-delà de ma compétence, j'ai suivi ces
directives à la lettre et, en conséquence, je peux, aujourd'hui, avouer qu'il n'a jamais fait
partie, en bon catholique que j'ai toujours été, de mes préoccupations de tous les jours. En fait, je ne me
souviens pas y avoir attaché la moindre importance. Surtout qu'en
nombre, le mystère de cette Trinité fut, par la suite, largement dépassé par
ceux des
mythologies grecques et latines qu'il fallait, elles, que je
comprenne et que j'apprenne par coeur. Et puis d'autres mystères sont venus : le
fait que les demoiselles que j'aimais, quand j'étais jeune,
toujours, ne m'aimaient pas tandis que celles que je n'aimais pas
m'aimaient (par exemple) ou pourquoi l'eau, en gelant, augmentait de
volume alors que c'était tout le contraire pour tout le reste. Celui
des biscuits secs qui deviennent mous et des biscuits mous qui
deviennent secs, lorsqu'ils sont enfermés dans une boîte, aussi, m'a longtemps fasciné.
Aujourd'hui,
ce sont les prix : le prix de l'essence à la pompe qui semble
n'avoir aucun rapport avec quoi que ce soit, le prix des places à
bord des avions, le prix des courses en taxi, le prix des fruits et
légumes, ce dernier combiné au fait que les spécialistes en alimentation
insistent pour que nous en consommions de plus en plus (pour faire
rouler l'économie ?)
Il y a en a
d'autres, de ces mystères qui ont défié et qui continuent à défier
ma logique : la quantité de
types de vis et de tournevis existant dans le monde connu, les sauteuses antiadhésives qui deviennent
adhésives avec le temps (ce qui me laisse supposer que la matière de
cette antiadhésion, on doit la bouffer petit à petit...) mais les prix
demeurent, parmi les choses qui me sont incompréhensibles, au premier rang.
Je suis
peut-être bouché à l'émeri mais j'aimerais bien qu'on m'explique,
une fois pour toutes et plus particulièrement, pourquoi, dans un même avion, assis côte à
côte, des passagers en apparence égaux ont payé des prix différents
; ou, pourquoi, au
cours d'un même voyage, les prix peuvent augmenter ou diminuer sans
raisons précises. - Ça m'est arrivé, il n'y a pas longtemps :
(Pour ceux qui
nous lisent d'Europe, lisez € plutôt que $ : c'est la stupidité
de la chose qui
compte.)
Je devais me
rendre, de Montréal, à Wichita (c'est dans le Kansas, aux USA - à
l'autre bout du monde plus un kilomètre), puis de Wichita à
Fort Lauderdale (Floride) et revenir à Montréal, de Fort Lauderdale.
- J'ai demandé le prix : 2.700 $ ! - Trop cher. - J'ai réorganisé mon vol : un billet
aller-retour Montréal-Chicago et un deuxième aller-retour
Chicago-Fort-Lauderdale avec arrêt, à l'aller, à Wichita. - Le prix
est passé de ce 2.700 $ à 1.400 $, presque la moitié. - Vous voyez d'ici le détour
(ce qui explique qu'on aurait dû me demande plus de sous...) mais c'était
comme ça : moins cher... SAUF QUE : une fois rendu à Fort-Lauderdale, je me suis renseigné pour
savoir si je ne pouvais pas, moyennant un supplément, annuler mes
billets Fort-Lauderdale-Chicago et Chicago-Montréal pour un billet
aller-simple entre Fort-Lauderdale et Montréal. - Bien sûr !
- Et non
seulement sans supplément mais avec une réduction de 225 $. - Prix
total : 1.175 $. - Moins cher que la moitié de ce qu'on
m'avait demandé au départ. - Rien à comprendre. Surtout que, le mois
précédent, j'avais payé un aller-retour vers Fort Lauderdale
1.125 $. - Folie furieuse.
Me reste à
comprendre, depuis quelques jours, pourquoi un hamburger coûte 3 $,
un hamburger sans pain, vendu sous le nom de «hamburger steak», 9 $
et le même, non cuit, sous le nom de «steak tartare», 19 $. - On me
dit que ce n'est pas la même viande. Bon d'accord mais, au
supermarché, du steak haché à 3 $, j'en trouve mais pas à 19 $... -
Question : d'où, vient-il ce steak dit «Tartare» ? De Tartarie ? [*] -
Alors là, nous sommes de retour aux prix du transport par avion... -
On ne s'en sort pas.
Et la Sainte
Trinité ? De la petite bière (passez-moi l'expression) par rapport
aux prix pratiqués par les compagnies d'aviation.
[*] Tartarie
: là où vivaient les Tartares, ceux qui mangeaient crue de la viande
fortement assaisonnée, de boeuf ou de cheval, mélangée avec un jaune
d'oeuf et des des câpres... Sans doute la Méditerranée car
c'est là que poussent les câpriers... Mais qui sait ? Peut-être les
faisaient-ils venir par des caravanes aux prix variant selon la
gueule du client, les ancêtres des transporteurs aériens, quoi.
