Numéro hors série

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Septembre 2016  

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Annexe 2 à Schubert, un essai de Paul Dubé (septembre 2016)  

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Dietrich Fischer-Dieskau

Franz Schubert, compositeur de lieder

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Une publication des lieder de Schubert d'une telle ampleur ne peut prétendre qu'à faire l'exposé des richesses esthétiques, historiques et intellectuelles que renferme la musique de Schubert. Il s'agit ici de rendre témoignage à l'universalité de Franz Schubert, encore fréquemment considéré comme une sorte de musicien petit bourgeois. L'anecdote, selon laquelle Schubert n'aurait pas immédiatement reconnu un de ses propres chants composé depuis longtemps, a souvent été rap­portée pour prouver que le créateur de plus de 600 lieder n'aurait pu venir à bout d'une telle production par un travail conscient. Mais ce genre de critique ou­blie que Schubert avait une parfaite connaissance des problèmes de fond et de forme que lui posait sa musique instrumentale, fait d'ailleurs généralement admis. Parce que certains jours Schubert écrivait tout une série de lieder (le 19 août 1815 cinq, le 25 du même mois six et le 15 octobre 1815 jusqu'à huit), ces gens croyaient pouvoir en conclure qu'une telle production ne pouvait qu'être le résultat d'une inspiration in­stinctive. Ces paroles de Schubert, transmises par Anselm Hüttenbrenner, contredisent cette affirmation «Ma foi, cela tient au poème; s'il est bon, l'inspiration vient tout de suite. Les mélodies affluent, que c'en est un plaisir. S'il est mauvais, il n'y a rien à en tirer. On se torture l'esprit et il n'en sort rien de bon. J'ai déjà refusé bien des poèmes que l'on voulait m'imposer». Mais à côté de cette connaissance se développe une nouvelle conception de la littérature, de façon sur­prenante et avec une ampleur imprévue ; dans ses grandes lignes et par ses exemples typiques elle s'étent de la période anacréontique jusqu'au romantisme, en passant par le classicisme et commande ainsi un siècle important du lyrisme allemand.

Les poèmes appartenant aux époques reculées de la littérature mondiale que Schubert mit en musique sont les oeuvres de grands maîtres, tels que Eschyle, Anacréon, Dante, Pétrarque, Shakespeare, Pope, Ossian et Scott. A l'époque de Schubert ils influencèrent beaucoup les écrivains allemands et étaient familiers au compositeur grâce aux traductions de ses amis ou de poètes connus de son temps.Le père Schubert envoya son douzième enfant, alors âgé de 8 ans, à l'Ecole de chant de Maître Holzer, chef des chceurs à Liechtental, pour qu'il y reçoive une formation musicale très complète. Là-bas déjà, l'enfant souleva l'enthousiasme avec sa belle voix de soprano ; il faisait partie du chceur à l'église et chantait déjà les soli. En 1808, trois places se trouvèrent vacantes à l'internat municipal, où l'on donnait également une éducation musicale, et le père Schubert s'efforça d'y faire admettre Franz comme petit chanteur. A l'exa­men d'entrée, le chant expressif et naturel de Schubert fit une telle impression sur le jury, dont faisait partie le vieux maître Salieri, qu'il fut accepté sur le champ comme pupille. Josef von Spaun, devenu l'ami de Schubert au temps de l'internat et qui le resta sa vie durant, écrit dans ses mémoires : «Lorsqu'un jour j'exprimai à Schubert le plaisir que j'avais éprouvé en l'écoutant chanter quelques unes de ses petites com­positions sur des poèmes de Klopstock, il posa sur moi un regard candide et dit : Croyez-vous vraiment qu'il adviendra quelque chose de moi? et lorsque je l'assurai qu'il était déjà beaucoup, il me fit cette réponse: je crois également que je pourrais devenir quelqu'un, mais qui peut encore faire quelque chose après Beethoven? »

Déjà vers douze ou treize ans, Schubert écrivit une quantité de lieder qui n'ont pas été conservés. Seule « Eine Leichenphantasie » a pu être insérée dans notre recueil ; elle contient des harmonies étonnantes, an­nonçant déjà l'avenir lorsque peu après que le mot de « Walhalla » eut été prononcé, retentissent les accents dramatiques de « Siegfried ». C'est en 1811 que jaillit le flot des lieder avec « Hagars Klage » et « Des Mâdchens Klage». C'est au quatuor familial, dont il faisait partie depuis 1813 comme alto, que Schubert doit l'élargisse­ment considérable de son horizon musical. A cette époque naquit la grande ballade «Der Taucher» d'après Schiller, qui par sa puissance d'expression dramatique annonce déjà le «Roi des Aulnes». Il a toujours été malaisé de mettre en musique le lyrisme de Schiller, si riche de pensées, c'est pourquoi Beethoven lui­même avait choisi parmi les strophes de «l'Ode à la Joie», celles qui convenaient le mieux pour le choeur final de sa IXéme symphonie. En dépit de ces diffi­cultés, Schubert s'est toujours attaqué aux vers de Schiller et a mis 42 de ses poèmes en musique. Ce qui est admirable, c'est la façon dont il a réussi à fondre en un tout organique la longueur et l'intellectualité de la poésie de Schiller avec la musique.

Très tôt le règlement de l'internat fut une entrave pour le travail de Schubert; il dut envisager différemment sa formation et exposa ce problème à son père. Mais la carrière de maître d'école était une tradition familiale à laquelle on ne pouvait échapper; Franz dut capituler sans enthousiasme. En fait, tout en conti­nuant d'apprendre avec zèle, il ne cessait de composer et des ceuvres de premier ordre naquirent alors, en particulier des lieder. Goethe surtout inspira Schubert et toute sa vie le musicien eut une grande vénération pour lui. La poésie anacréontique et l'Antiquité héroïque apparurent à Schubert comme à Goethe comme des phénomènes aussi naturels que la nature elle-même. Le musicologue Hermann Abert définit ainsi ce sentiment: «Dans l'art schubertien s'exprime un sentiment de la nature d'une intensité et d'une profondeur que nous ne retrouvons que chez Goethe. Par nature il ne faut pas entendre seulement la nature extérieure, mais tout ce qui est spontané, élémentaire, instinctif... »

En automne 1814, Schubert composa «Marguerite au rouet», puis suivirent la même année, «Nachtgesang», «Trost in Trânen», «Schâfers Klagelied», la scène de la «cathédrale» extraite du Faust, les nombreuses com­positions sur des poèmes de Matthisson et d'autres sur des poèmes de Schiller. Schubert choisit 24 textes de Matthisson pour ses lieder. Sous l'influence d'Hôlty, Matthisson, précepteur, intendant de théâtre et bi­bliothécaire, avait écrit des poésies pastorales colorées, particulièrement appréciées de Schiller mais dont le style a été violemment attaqué par les frères Schlegel, meneurs spirituels du mouvement romantique. Le chant «Adelaïde», devenu si populaire grâce à Beethoven, a aussi trouvé chez Schubert un style personnel. De cette époque, ce sont les lieder composés d'après Goethe qui sont les plus intéressants, et le «Roi des Aulnes » est sans aucun doute le plus remarquable. Dans ses mémoires Spaun fait le récit de sa compo­sition: «Un après-midi, avec Mayrhofer, je me rendis chez Schubert, qui vivait alors chez son père au domaine de Himmelpfort. Nous trouvâmes un Schu­bert très exalté, lisant à haute voix le «Roi des Aulnes» dans un livre ; il marchait de long en large, le livre à la main, puis soudain s'assit et quelques instants plus tard la magnifique ballade était couchée sur le papier. Nous l'emportâmes en courant jusqu'à l'internat - Schubert n'avait pas de piano - et c'est là-bas que le «Roi des Aulnes» fut chanté pour la première fois et accueilli avec enthousiasme. Le vieil organiste de la Cour, Ruziczka, le joua à son tour, sans le chant, avec attention et intérêt, et fut très ému par la composition. Lorsque plusieurs personnes voulurent critiquer une dissonance qui se répétait (il s'agit du cri de terreur de l'enfant), Ruziczka expliqua, en la faisant résonner sur le piano, qu'elle était conditionnée par le texte, que, précisément, elle était belle et qu'elle se résolvait heureusement.» Ces remarques sont d'ailleurs la meilleure note que celui qui fut un temps le professeur de musique de Schubert pouvait lui donner.

C'est certainement pendant qu'il allait et venait dans la pièce, selon le récit de Spaun, que Schubert a com­posé le lied ; il put donc ensuite en rédiger directement le manuscrit qui ne nécessitait plus d'ébauche. Mais il n'y eut pas moins de quatre versions du «Roi des Aulnes» avant l'édition définitive, qui, à dire vrai, se différencient moins par leur structure musicale que par de légères modifications de tonalité. Bien des ébauches et des fragments de lieder donnent un aperçu de la méthode de travail de Schubert et anéantissent bel et bien la légende du musicien petit bourgeois qui écrivait sa musique sans s'en rendre compte. Et puis, le fait d'avoir constamment remanié certains morceaux tout au long de sa vie, pour que leur interprétation musicale soit la plus exacte possible, prouve également qu'il s'astreignait à un travail intellectuel très rigoureux. Par exemple, il essaya dans des versions très diverses de rester fidèle à l'esprit du poème de Goethe «An den Mond» et il ne reprit pas moins de six fois les vers «Nur wer die Sehnsucht kennt». Grâce à son inspiration musicale, d'une richesse inépuisable, il pouvait traiter chaque thème poétique sous les aspects les plus variés. Ce en quoi sa manière différait complètement de celle de Beethoven qui, pendant des années, retouchait et affinait sans relâche une unique pensée. Le fait que Schubert composait sur les vers de ses poètes en les groupant à l'occasion par série, prouve aussi qu'il connaissait bien les correspondances entre les mots et la musique. Sans avoir été aussi loin que Hugo Wolf, qui faisait des recueils de lieder par poète, Schubert a également composé par groupe ; c'est ainsi que du 17 au 29 mai 1815 il mit en musique sept poèmes de Hôlty, du 24 au 27 juillet suivant cinq poèmes de Kosegarten et du 12 au 15 septembre 1815 huit poèmes de Klopstock. Des compositions nées durant ces périodes se dégage une certaine unité de ton, de sorte qu'à ce point de vue aussi, il semble que l'on doive parler d'une méthode de travail extrêmement consciente, presque expérimentale.Les poètes anacréontiques s'enthousiasmèrent d'une manière assez simpliste pour l'Antiquité, qu'ils imitè­rent dans un style souvent théâtral; ils célébrèrent la vie soi-disant plus simple et plus pure des paysans et des bergers, tout comme Uz et Hôlty dans leurs vers où l'on soupire après Doris, Daphnis et Phyllis. Les poèmes delicats de Hôlty sur le printemps et l'amour ont, après Schubert, inspiré Cornelius et Brahms. En 1816 également, Schubert composa de nouveau un nombre incroyable de lieder sur des poèmes de Schiller, Schlegel, Klopstock, Mayrhofer, etc. Mais parmi ces lieder, comme parmi ceux de l'année précédente, ce sont ceux d'après Goethe qui retiennent surtout l'attention, entre autres les compositions sur des poèmes du «Wilhelm Meister». «Le Voyageur» apparaît comme une des meilleures créations de cette année-là ; cette mélodie fut composée sur un texte de Schmidt von Lübeck, qui accola à son nom celui de sa ville natale. Schmidt étudia, après bien d'autres sciences, la médecine à Iéna; c'est là qu'il fut connu dans le cercle de poètes de Weimar. Il voyagea beaucoup à travers l'Europe, fut provisoirement médecin à Lübeck, travailla dans la banque, puis entra au service de l'administration danoise. Il écrivit des poèmes qui à son époque furent très appréciés. Il publia également des ouvrages historiques.

C'est aussi en 1816 qu'apparaît le nom de Franz Adolf Friedrich von Schober parmi les poèmes choisis par Schubert. Entre les nombreux amis de Schubert, Schober lui était le plus cher. Pour mettre l'accent sur ce lien qui les unissait, Schubert l'appelait parfois «Schobert» dans ses lettres. Schober était issu d'une famille allemande établie en Suède. Après avoir ter­miné ses études en droit à Vienne, il s'abandonna pour les arts et les sciences. Il peut être intéressant de signaler que Schober, après la mort de Schubert, fit la connaissance du jeune Liszt et l'accompagna quelque temps dans ses tournées de concerts à travers l'Europe. Il demeura pendant des années dans l'en­tourage de Liszt à Weimar. En 1842, il publia un recueil de poèmes qui connut un grand succès. 12 de ces poèmes furent mis en musique par Schubert. Le lyrisme de Schober, qui caractérise aussi le style des autres auteurs amis de Schubert, touchait le compositeur par ses tableaux de la nature, pleins de fantaisie, ses témoignages si authentiques de la vie champêtre. Schubert se donnait beaucoup de peine pour découvrir, les eeuvres des meilleurs poètes lyriques anciens et modernes afin de se les approprier. Cela aussi dénote que la création artistique chez Schubert résultait d'un travail conscient, bien éloigné de l'inspiration instinc­tive qu'on lui attribuait autrefois. Mais doit-on le blâmer pour avoir complaisamment mis en musique des vers, de peu de valeur certes, mais dont les tour­nures imagées l'inspiraient et qui de plus étaient composés par ses amis, presque tous poètes dilettantes. Pour être juste, il faut reconnaître que parmi les amis de Schubert, intimes ou non, il se trouvait quelques braves écrivains qui sans sa musique seraient depuis longtemps tombés dans l'oubli.

34 poèmes de Goethe étaient déjà devenus des lieder de Schubert. Ses amis, Spaun, Mayrhofer, Schober, lui conseillèrent de les envoyer au grand Olympien, alors conseiller privé à la Cour du Grand-Duc de Weimar. Le maître d'école inconnu ressentit une étrange im­pression lorsqu'il dut entrer en correspondance avec ce personnage célèbre dans le monde entier. Mais il vainquit toute timidité et suivit le conseil de ses amis. Il recopia soigneusement ses meilleurs morceaux, les relia en un cahier et les envoya par la poste à Weimar avec une lettre d'accompagnement rédigée par Spaun, l'homme du monde. «... Je m'abstiendrai de tout autre éloge sur ces lieder, puissent-ils être suffisamment éloquents; j'ajouterai simplement que les cahiers suivants ne cèdent en rien à ceux-ci par la qualité de la mélodie et devraient même les surpasser, et que le pianiste qui exécutera ces morceaux devant votre Excellence ne devra manquer ni de technique ni de sensibilité.»

Mais Schubert fut déçu dans son attente. Goethe ne répondit pas. D'aucuns prétendent qu'il n'aurait pas même jeté un regard sur le cahier, ce qui me paraît incroyable. Il est plus vraisemblable que le pianiste de talent, recommandé dans la lettre de Spaun, ait fait défaut. Et puis, pour tout ce qui concernait la musique le Maître s'en remettait au jugement de Carl Zelter, très conservateur, qui d'un geste de la main démolit l'eeuvre de Schubert alors à peine connu au delà d'un petit cercle d'amis. Il est bien évident que cette forme d'expression musicale, entièrement nou­velle, qui s'appuyait surtout sur la partie de piano, ne put émouvoir Goethe attaché à l'idéal traditionnel du chant. D'ailleurs, qui aurait pu expliquer au vieux maître l'effrayante majesté de «An Schwager Kronos», où la technique du contrepoint s'allie à la plastique de l'expression?

En 1822, au cours d'un entretien avec le camarade d'école de Schubert, Lôwenthal, Goethe ne parvint pas à se rappeler l'envoi du cahier et prétendit n'avoir pas eu connaissance des autres lieder que Schubert avait composés sur ses poèmes. Peu de temps avant sa mort - Schubert ne vivait déjà plus - Goethe entendit «Le Roi des Aulnes» chanté par la jeune Wilhelmine Schrôder-Devrient. Il baisa le front de la chanteuse et fit cette remarque: «Jadis j'ai entendu une fois cette composition, alors elle ne m'avait rien dit, mais ainsi chantée le tout prend forme.»Comme il n'y avait plus à espérer de réponse de la part de Goethe, Spaun s'adressa, avec son énergie et sa persévérance habituelles, à un éditeur de Leipzig et lui offrit de publier les lieder. Mais l'entreprise échoua. Les amis décidèrent alors de tenter leur chance à Vienne. Il fallait un chanteur. On le trouva en la personne de Michael Vogl, interprète réputé de l'Opéra de Vienne et homme de grande culture, qui devait bientôt devenir l'ami intime de Schubert. Spaun écrit dans ses mémoires : « Vogl se présenta à l'heure dite chez Schober, plein de dignité, et lorsque Schubert, ce petit homme insignifiant, lui fit assez gauchement la révérence en bredouillant quelques paroles inco­hérentes sur l'honneur qui lui était fait, Vogl fit une moue assez méprisante. Vogl dit enfin : # Eh bien, qu'avez-vous là? M'accompagnez- vous? » et il s'empara de la première feuille venue, contenant le poème de Mayrhofer, «Augenlied», un beau chant, mélodieux, mais de peu d'intérêt. Vogl murmurait plus qu'il ne chantait et dit enfin d'un ton plutôt froid : «Pas mal». Lorsqu'on lui joua ensuite l'accompagnement de «Memnon» et de «Ganymed», qu'il chanta toujours à mi-voix, il devint de plus en plus aimable, mais partit sans promettre de revenir. En s'en allant, il donna une tape sur l'épaule de Schubert et lui dit: «Vous avez quelque chose, mais vous n'êtes pas assez bon comédien, pas assez charlatan, vous gaspillez vos belles idées sans les faire valoir». Mais en présence d'autres per­sonnes il donna un avis beaucoup plus favorable que devant nous. Lorsqu'on lui présenta le «Lied eines Schiffers an die Dioskuren» de Mayrhofer, il déclara que c'était un morceau merveilleux et qu'il était inconcevable qu'il put y avoir dans ce jeune homme tant de profondeur et de maturité.»

Schubert de son côté dit de son premier grand interprète: «Il se consacre presque exclusivement à mes lieder, je pourrais même dire qu'il en vit. Il est à mon égard extrêmement courtois et soumis». Dans sa lettre à Goethe, Josef von Spaun avait nommé entre autres Johann Mayrhofer. Ce poète aussi sut encourager Schubert. Comme Spaun, il s'était lié d'amitié avec le compositeur lorsqu'ils étaient à l'internat. Il fit ses études à St-Florian, près de Linz, pour rentrer dans les ordres. Mais il ne trouva pas d'intérêt à la théologie, et en abandonna l'étude. Il partit pour Vienne, devint l'ami intime de Schubert avec lequel il partagea quelque temps sa chambre. Après avoir terminé ses études en droit, il entra dans l'administration et devint réviseur de livres. Mais le missionnaire vivait toujours en lui. Nombre de ses poèmes sont assez sentencieux - ne serait-ce que les règles de conduite qu'il voulait imposer à son ami Franz sous forme de vers, comme dans «Heliopolis», adressé ouvertement à Schubert («Fels auf Felsen»). Le Lied «Geheimnis», qui de nouveau s'adresse directement à Schubert, est le plus beau témoignage de leur amitié.

Le désaccord qui régnait dans l'âme de Mayrhofer, partagé entre son aspiration à l'indépendance pro­fessionnelle et l'étroitesse de son emploi, assombrissait son existence à laquelle il mit fin volontairement en 1836. Parmi les nombreux poèmes de Mayrhofer, plus de 40 furent mis en musique par Schubert, qui lui réserva ainsi la plus grande place dans ses lieder après Goethe.

Schubert avait une large vision du monde poétique. L'engouement pour les ceuvres de l'Antiquité, qui déjà dans la seconde moitié du XVIIIème siècle avait exercé une grande influence sur la vie intellectuelle, persistait encore à son époque. Le respect de l'équilibre classique du fond et de la forme animait aussi le cercle littéraire des schubertiens et s'exprima surtout dans la création artistique de Mayrhofer, et chez le chanteur Vogl, qui avant d'entrer en scène avait l'habitude de lire dans sa loge les classiques grecs et latins dans la langue originale. Les nombreux lieder de Schubert i nspirés de l'Antiquité sont le reflet de ces manifestations.

En automne 1817, Schubert terminait ses trois années de stage d'enseignant. Plus rien ne pouvait l'empêcher d'abandonner cette carrière, qui contrecarrait ses projets. Il voulait être libre pour se consacrer entière­ment à sa vocation musicale. La perte de cette source de revenus incita le père Schubert à procurer à son fils une introduction auprès du Comte Esterhàzy comme professeur de piano. Il s'agissait d'enseigner le piano aux deux filles du Comte, l'hiver à Vienne et l'été dans leur domaine hongrois de Zelesz. Le pays et ses habi­tants firent une forte impression sur Schubert. Dès le début l'élément hongrois influença nettement ses compositions. Il se mèle au charme autrichien dans des lieder tels que «Der Einsame» ou «Alinde», qu'il pare d'un attrait singulier.Mais l'entourage de ses amis faisait défaut à Schubert et les divertissements avec sa «maitresse», c'est à dire sa musique, prennent alors, encore plus que de coutume, la première place.

« Einsamkeit » de Mayrhofer est terminé et à mon avis c'est ce que j'ai fait de mieux car j'étais vraiment sans souci». Le lied «Einsamkeit » est unique par sa nouvelle forme d'inspiration, ses harmonies d'avant-garde, son style déclamatoire personnel. Il s'agit d'une cantate composée de strophes, dont chacune d'elles développe un thème mélodique différent. Un procédé qui revient fréquemment chez Schubert (déjà dans la «Leichen­phantasie ») et qu'il apprit à maîtriser parfaitement durant la période allant de la composition sur le poème «Bürgschaft» de Schiller jusqu'au «Prometheus» de Goethe. En hiver, Schubert rapporta à Vienne une montagne de lieder «qu'il avait composés comme un dieu, comme s'il devait en être ainsi». Puis vint la fin des vacances scolaires et comme Schubert ne désirait pas reprendre son service, la rupture définitive avec son père se produisit inévitablement, laissant prévoir les années de constantes privations. Spaun, Schober et Mayrhofer firent tout pour entourer leur ami d'un peu de confort et de beauté. Les réunions du groupe d'amis s'élargirent jusqu'à devenir les célèbres «Schubertiades». Hüttenbrenner écrit: «Lorsque Schu­bert chantait ses lieder, il avait coutume de s'accom­pagner lui-même. Si d'autres les chantaient, c'est moi qui accompagnait». Sans cesse naissaient de nouveaux lieder, parmi lesquels dix sur des poèmes de Schlegel, qui sont actuellement très négligés dans les salles de concert, comme tant de lieder de Schubert. August Wilhelm von Schlegel et son jeune frère Friedrich étaient issus d'une famille de littérateurs. A August Wilhelm, surtout doué pour les adaptations, nous devons une traduction très valable de 16 drames de Shakespeare. Schubert assista à Vienne à l'une de ses conférences sur la littérature dramatique.

La même année, Schubert mit en musique des poèmes de Grillparzer, dont l'oeuvre lyrique (à côté de pièces de théâtre importantes) se limite à vrai dire à des vers de circonstance. Aigri par l'incompréhension du public et les difficultés continuelles avec la censure, le poète se retira relativement tôt et ne fit pas publier ses oeuvres. Le Lied « Standchen» pour contralto avec cheeur et piano est la plus belle composition de Schubert d'après une eeuvre de Grillparzer, peut-être à côté du «Lied der Nacht » extrait de la « Ahnfrau ». Grillparzer, qui écrivit l'oraison funèbre prononcée aux obsèques de Beethoven, est aussi l'auteur de l'épigraphe de la pierre tombale de Schubert # La musique ensevelit ici un bien précieux, mais des espérances plus belles encore».

C'est en 1819 que fut créé le célèbre quintette «La Truite », dont les variations reprennent le thème du lied du même nom composé en 1818 sur un texte de Christian Friedrich Daniel Schubart, le poète de la liberté. Anselm Hüttenbrenner raconte comment ce lied est né ; Hüttenbrenner se distinguait, comme nous l'avons mentionné plus haut, comme accompagnateur lors des « Schubertiades » et un soir il apporta chez Schubert quelques bouteilles de vin rouge à titre d'honoraires. «Après avoir vidé le noble <Sexarder> jusqu'à sa dernière goutte, il s'assit à mon pupitre et composa le lied charmant <La Truite>, dont je possède encore l'original». Dans sa somnolence Schubert con­fondit la saupoudreuse de sable avec l'encrier de sorte que plusieurs mesures de la partition furent illisibles. - Schubert composa 4 lieder sur des textes de Schubart, le prisonnier de Hohenasperg, dont l'ouvrage «Idées d'une esthétique musicale» révéla ses remarquables talents de théoricien de la musique.

Les lieder furent les premières oeuvres composées par Schubert, ce sont aussi les premières qui furent éditées et donnèrent au musicien la possibilité de pénétrer dans les cercles plus larges de la société viennoise. C'est à l'initiative de ses amis que Schubert doit ses premières publications. Mais il dut vite souffrir des méthodes employées par ses éditeurs. Tandis que le bon compositeur était tout disposé à croire son éditeur, lorsque celui-ci se plaignait de la mévente de ses lieder, et de ce fait se contentait de maigres honoraires, son ami Spaun révéla plus tard que l'éditeur des lieder sur les poèmes de Müller avait pu s'acheter une maison avec le seul argent rapporté par cette série. Puis le Lied «Le Roi des Aulnes» fut imprimé à son tour. Grâce à Vogl une exécution publique, très acclamée, soutenue par des récitals de poèmes et des présentations de tableaux, eut lieu «au <k. k. Hoftheater> à côté de la porte de Carinthie ».

En 1823 apparurent les premiers symptômes de la maladie mortelle, dont Schubert semblait s'être remis en Hongrie. Cette même année est marquée par la naissance de la plus belle oeuvre que Schubert ait produite jusqu'alors, le cycle de la «Belle Meunière». Dans un style lapidaire Schubert écrit à Schober: «Depuis l'opéra je n'ai composé que quelques lieder d'après Müller. Ceux-ci vont paraître en quatre cahiers, avec des vignettes de Schwind». Les poèmes sont extraits des «Hinterlassene Papiere eines Wald­hornisten»; il y avait à l'origine 25 morceaux, dont 20 furent mis en musique par Schubert. La maladie et les difficultés matérielles plongeaient Schubert dans des états dépressifs de plus en plus graves. La «Belle Meunière» dut attendre encore quelques dizaines d'an­nées avant que Julius Stockhausen l'exécutât in­tégralement.

Si dans les premiers temps les lieder de Schubert n'étaient joués que pour compléter des programmes de virtuoses, il furent de plus en plus placés au centre des concerts. Grâce à l'initiative de Franz Liszt, qui par ses transcriptions pour piano des lieder fit beaucoup pour le Maître assez ignoré jusqu'au delà du milieu du siècle et grâce aux récitals de chant donnés par Jenny Lind et Julius Stockhausen, le public découvrit l'eeuvre de Schubert, que même ses amis n'avaient tout d'abord approchée que timidement. La renommée de Schubert gagna l'étranger grâce au ténor français Adolphe Nourrit, et s'étendit jusqu'à la Russie où l'enthousiasme pour les lieder se manifesta dès les années 30.

En Mai 1825 Schubert entreprit avec Vogl un voyage à travers la Haute-Autriche ; la nature, les impressions changeantes lui furent salutaires. Schubert exprime ses sentiments dans une lettre à son frère Ferdinand «Lorsque Vogl chante et que je l'accompagne nous donnons à cet instant l'impression d'une unité parfaite qui est totalement nouvelle et inouïe pour ces gens». L'art de Schubert évoluait par suite d'un nouvel ordre social et de ce fait exigeait et façonnait un nouveau public et de nouveaux interprètes. Ces manifestations musicales, à la fois vocales et instrumentales, jouèrent un rôle dans cette évolution qui libéra l'art des palais princiers pour le conduire dans les salles de concert bourgeoises. Le lied schubertien était très prisé dans les maisons bourgeoises et cette nouvelle forme d'ex­pression artistique contribua à former le goût du public.

Cependant, même pendant le voyage dont nous venons de parler, Schubert ne cessait de penser à son dénuement. Il écrivit chez lui: «L'organisation sage et bienveillante de l'Etat a déjà veillé à ce que l'artiste reste éternellement l'esclave du misérable petit épicier». Après son retour il se replongea dans son travail et cette année-là fut marquée par une impor­tante production de lieder. De nouveau il composa un lied, dont il fit une transcription pour orchestre de chambre «La Mort et la Jeune Fille», d'après Mat­thias Claudius, dont le «Abendlied» se trouve également parmi les dix lieder composés par Schu­bert sur des oeuvres de ce poète. L'évènement le plus important de l'année 1826 fut la mise en musique de « Stàndchen » de Shakespeare extrait de « Cymbe­line ». Cette composition révèle l'influence que les traductions des oeuvres de cet éminent anglais par Schlegel et Tieck ont pu exercer sur les artistes qui mettaient en musique des textes en langue allemande. La traduction de l'un des trois lieder de Schubert d'après le poème de Shakespeare «An Sylvia» est due à Bauernfeld.

En 1827, l'année du «Voyage d'hiver», Mayrhofer raconte: «Déjà le choix du thème <voyage d'hiver> dénote à quel point le compositeur est devenu grave. Il avait été longtemps et gravement malade et avait enduré des épreuves pénibles». Bauernfeld donna ce conseil à Schubert : «Ton nom résonne dans toutes les bouches, chacun de tes lieder est un évènement. Ils ravissent tes amis, mais pour l'instant aucun éditeur n'en veut et le public n'a pas la moindre idée de la beauté et de la grâce qui sommeillent dans ces oeuvres. Va, fais un effort, secoue ta nonchalance et donne un concert l'hiver prochain, avec tes seules oeuvres, bien entendu». Mais l'état pitoyable de Schubert l'empêcha de réaliser ce projet. Spaun raconte : «Pendant quelque temps Schubert fut d'humeur très sombre et parut affecté. Lorsque je lui demandai ce qu'il lui arrivait, il me répondit simplement : «Eh bien, vous allez bientôt entendre et comprendre». Une autre fois, il me dit: «Viens aujourd'hui chez Schober; je vais vous chanter une série de chants sinistres. Je suis avide d'entendre ce que vous en direz. Ils m'ont plus ébranlé qu'aucun autre de mes lieder...» D'une voix émue, il nous chanta intégralement «Le Voyage d'hiver». Le sentiment de tristesse qui se dégageait de ces lieder nous stupéfia et Schober déclara que seul l e lied «Le Tilleul» lui avait plu. Schubert n'ajouta que ces mots: «Pour moi, ces chants sont plus beaux que tous les autres et ils vous plairont aussi ... » et il avait raison, car bientôt nous fûmes enthousiasmés par ces airs d'un charme mélancolique que Vogl interprétait magistralement. Ils furent en fait son chant du cygne.»

La dernière année de la vie de Schubert, ses amis organisèrent l'unique grand concert donné de son vivant. Le succès fut éclatant. Avec un nouvel élan Schubert composa les grands morceaux qui devaient être ses derniers, parmi lesquels «Le Chant du Cygne», un recueil de lieder qu'il écrivit sur des poèmes de Rellstab (7), Heine (6) et Seidl (1). Les lieder d'après Heine formèrent un véritable cycle, composé immé­diatement après la lecture du « Livre de Chansons» qui venait de paraître et dont Schubert voulait encore mettre quelques poèmes en musique. La sensibilité et la faculté d'expression de Schubert évolue alors vers cette manifestation toute nouvelle de l'ironie romantique, de cet excès de subtilité psychologique, qui apparaissent déjà timidement chez Wilhelm Miiller et très franchement ou à l'arrière-plan chez Heinrich Heine.Le 19 novembre 1828 Schubert rendit son dernier soupir à l'âge de trente et un ans.

 

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