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Numéro hors-série

             


Marcel Proust

À la recherche du Temps perdu

Notes et commentaires

Copernique Marshall et Paul Dubé

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Appendice II-b

Léon Pierre-Quint - Marcel Proust, sa vie, son oeuvre - Édition du Sagittaire

Préface de 1928

La critique n'a jamais épuisé une grande oeuvre comme celle de Marcel Proust.

Si je me suis décidé à y pénétrer une fois de plus par une autre voie, - la voie du comique - c'est que ce chemin inconnu mène, on le verra, à des points de vue tout nouveaux. Je croyais bien, dans ce voyage, découvrir quelques aspects différents, mais retrouver très vite les grandes lignes familières du pays. Quelle erreur ! Etonnante richesse des romans de Proust! Ils m'ont fait entrer dans des régions où j'ai goûté la fraîcheur de la surprise et du jamais vu. Ces livres, si fréquemment relus, sont devenus brusquement pareils à des livres inédits. Proust, 1e psychologue de la vie inconsciente, m'est apparu comme un étonnant auteur comique, et son Charlus m'a fait penser, par l'énormité du personnage, à un Don Quichotte plus caricatural.

Cependant le monde des livres est grand, et, ne voulant pas être le régionaliste enthousiaste d'une contrée, j'allais enfin quitter le domaine proustien pour de nouvelles expéditions. Je voulais, en effet, entreprendre un ouvrage sur la personnalité d'André Gide et j'avais commencé, d'autre part, un essai romanesque. J'éprouvais, en me séparant de Proust, une peine nostalgique ; je regrettais le magnifique paysage comme après une ivresse on regrette l'exaltation. Et je m'éloignais de lui avec cette joie une peu triste de n'avoir pas pu le connaître à fond et de m'en aller, non pas l'esprit vide, mais encore tout chargé de choses inépuisées.

Alors parut Le Temps Retrouvé. Cette fois le monument est achevé. La vision d'ensemble complète. Le panorama s'est déroulé circulairement. Et à cette vaste vue, une joie intense m'a saisi. Ainsi j'ai été amené à préciser la place de cette oeuvre dans la production contemporaine, à imaginer quelle pourra être sa durée, et à en dégager des idées nouvelles, et surtout un mystère particulier.

Les deux petites études qui suivent (*) me conduisent donc d'un Proust comique à un Proust presque mystique. En recueillant mes découvertes, je peux mesurer, sans doute définitivement, l'étendue de cette oeuvre, à la fois confessions et mémoires.

(*) Ces deux petites études sont ajoutées à la fin de ce présent livre.

Déjà elle me semble classée par l'opinion à coté des ouvrages les plus importants. En tous cas, elle l'est pour moi. Et désormais je m'en sens débarrassé. le suis libre de reprendre mes travaxn eu cours, provisoirement interrompus. Autour de moi, c'est de nouveau l'inconnu.

L'histoire de mes rapports avec les livres de Proust, je l'ai vécue avec chaque ceuvre d'art, qui a marqué une place dans mon existence. Toujours j'ai commencé par éprouver ce choc intérieur ou cette curiosité lente qui caractérisent les débuts d'une liaison amoureuse. Puis j'ai eu des moments sublimes. Enfin, j'ai connu la déception navrante, cet état de vide, où le livre épuisé réserve

tout de même des découvertes mais ne donne plus d'ivresse. La passion est devenue un affection. Celle-ci, comme l'amitié, n'est qu'une pauvre chose. C'est alors que le plus fervent lecteur songe qu'il a « lu tous les livres... »

L. P.-Q.

Retour à Proust - Série numéro 2