L'Outsider

Extrait de l'autobiographie de Frederick Forsyth

Traduit de l'anglais par Pierre Girard

(c) Albin Michel - 2016

(Avant-propos)

Tout le monde peut se tromper, mais déclencher la Troisième Guerre mondiale aurait tout de même été une bévue assez grave. Je maintiens, aujourd'hui encore, que ce n'était pas entièrement de ma faute. Mais n'anticipons pas. Au cours de mon existence, j'ai échappé de justesse à la fureur d'un trafiquant d'armes de Hambourg, j'ai été mitraillé par un Mig pendant la guerre civile au Nigeria, et j'ai atterri en Guinée-Bissau au beau milieu d'un sanglant coup d'État. La Stasi m'a arrêté, les Israéliens m'ont chouchouté, l'IRA m'a réexpédié en catastrophe d'Irlande en Angleterre, et une certaine Tchèque tout à fait charmante, agent de la police secrète... bref, ce qu'elle m'a
fait était plus intime. Et tout cela n'était que prémices et amuse-gueules.

Ces divers événements furent vécus de l'intérieur. Mais aussi, et toujours, de l'extérieur. En spectateur. Pour parler franchement, je n'ai jamais eu la moindre intention d'être un écrivain. Les longues périodes de solitude ont été d'abord accidentelles, puis une préférence, et pour
finir une nécessité.

Tous les écrivains, au fond, sont d'étranges créatures, et plus encore lorsqu'ils prétendent vivre de l'écriture. Il y a des raisons à cela.

La première, c'est qu'un écrivain vit toute sa vie dans sa tête. Et dans cet étroit espace, des univers entiers se créent et se détruisent et sans doute le contraire. Des êtres voient le jour, travaillent, aiment, luttent, meurent et font place à d'autres. Des intrigues se nouent, se développent, se modifient et aboutissent ou s'achèvent dans la frustration. C'est un monde entièrement différent de celui qu'on aperçoit de sa fenêtre. Aux enfants, on reproche de rêvasser ; pour un écrivain, c'est indispensable.

Cela se traduit par un besoin de longues périodes de paix et de tranquillité, souvent dans un complet silence que ne trouble même pas une musique douce, et cela requiert la solitude comme absolue nécessité - première raison de notre bizarrerie.

Quand on y réfléchit, l'écriture est devenue, avec la disparition des gardiens de phares, le seul métier qu'on doit exercer seul. Dans les autres professions, on peut toujours avoir des collègues autour de soi. Le commandant de bord, dans un avion, a son équipage avec lui, l'acteur, le reste de
la distribution, le soldat, la troupe, l'employé de bureau les gens de son service autour de la machine à café. Seul l'écrivain ferme sa porte, débranche le téléphone, abaisse les stores et se retire dans son propre monde. L'homme est un animal grégaire depuis l'époque où il cueillait et chassait en groupe. L'ermite est exceptionnel, étrange et parfois inquiétant.

On peut à l'occasion croiser un écrivain en ville, en train de boire, de dîner, ou de festoyer ; affable, sociable, voire joyeux. Mais attention, ce n'est que la moitié de lui-même. L'autre moitié est détachée, elle observe, elle prend des notes. C'est la deuxième raison de notre bizarrerie - le détachement obsessionnel.

Derrière ce masque, l'écrivain observe, sans cesse ; c'est plus fort que lui. Il regarde, analyse, prend mentalement des notes, attrape autour de lui des miettes de conversation et des attitudes qu'il utilisera plus tard. Mais l'écrivain n'a que des mots, ce qui est bien plus limité que les décors
de cinéma ou de théâtre, avec leurs couleurs, mouvements, gestes, mimiques et musiques.

Le besoin absolu de solitude et le détachement permanent de ce que Malraux appelait « la condition humaine », expliquent pourquoi un écrivain ne peut jamais faire vraiment partie du club. Il lui faudrait pour être membre se découvrir, se conformer et obéir. Mais l'écrivain doit être un
solitaire et, partant, toujours un étranger. En dehors.

Petit garçon, j'étais obsédé par les avions et je voulais devenir pilote. Mais à cette époque, déjà, je ne me voyais pas dans un équipage. Je voulais piloter des monoplaces, ce qui était probablement un signe, si quelqu'un s'en était soucié. Mais personne ne s'en est soucié.

Trois facteurs ont contribué à forger ce qui serait plus tard mon goût pour le silence dans un environnement chaque jour plus bruyant, et mon goût pour la solitude alors que ce monde moderne exige des foules excitées. D'abord, j'étais le premier-né et j'allais rester l'enfant unique de mes parents, et les enfants uniques ne sont pas tout à fait comme les autres. Mes parents auraient peut-être eu d'autres enfants si la guerre n'avait pas éclaté en 1939, et quand elle s'acheva, pour ma mère il était trop tard.

J'ai donc eu une enfance très solitaire. Seul dans sa chambre, un garçon peut s'inventer des jeux auxquels il joue selon ses propres règles et qui se terminent toujours comme il lui plaît. Il s'habitue à gagner et à remporter des victoires selon ses propres termes. Ainsi se forme la préférence pour
la solitude.

Le second facteur qui m'a conduit à m'isoler est venu de la Deuxième Guerre mondiale elle-même. Ma chambre, à Ashford, était proche de la côte et de la Manche. Vingt-deux milles marins seulement la séparaient de la France occupée par les nazis. La puissante Wehrmacht attendait l'occasion de franchir ce bras de mer pour envahir, conquérir et occuper. Les bombardiers de la Luftwaffe grondaient au-dessus de nos têtes pour lancer leurs attaques sur Londres, ou bien, redoutant les chasseurs de la Royal Air Force qui les attendaient, rebroussaient chemin pour lâcher leurs bombes n'importe où sur le Kent. D'autres raids visaient l'important carrefour ferroviaire d'Ashford, à moins de cinq cent mètres de notre maison.

En conséquence, de nombreux enfants d'Ashford furent évacués et confiés à des familles d'accueil. En ce qui me concerne, à part une courte absence à l'été 1940, je suis resté à Ashford pendant toute la durée de la guerre, et il n'y avait personne pour jouer avec moi. Non pas que j'y aie attaché beaucoup d'importance. Il ne s'agit pas de me plaindre. Le silence et la solitude n'étaient pas une souffrance, mais de chers et fidèles amis.

Le troisième facteur a été l'école publique (enfin, l'école privée qui se donne ce nom) où je fus envoyé à l'âge de treize ans. Tonbridge est aujourd'hui un excellent établisse ment qui traite bien ses élèves, mais qui avait à cette époque une tout autre réputation. Ma pension était la plus dure de toutes, avec une politique éducative fondée sur la crainte et les coups de règle.

Confronté à cela, un garçon de mon âge avait le choix entre trois options : capituler et jouer les lèche-bottes, rendre les coups, ou se réfugier dans une sorte de carapace mentale comme une tortue dans sa coquille. On peut survivre ainsi, mais sans plaisir. J'ai survécu. Je me souviens du concert de fin d'études de décembre 1955, quand ceux qui partaient chantaient, debout, Carmen Tonbridgiensis, l'hymne de l'école. L'un des couplets disait : « Je quitte le jardin, la grand-route m'attend. » Je mimais ces paroles des lèvres sans les chanter, car je pensais à part moi que ce jardin était une prison, et la grand-route un chemin ensoleillé qui menait vers toutes sortes de plaisirs et d'aventures.

Pourquoi donc suis-je finalement devenu écrivain ? Par accident. Je ne voulais pas écrire mais voyager à travers le monde. Je voulais tout voir, depuis les glaces de l'Arctique jusqu'aux sables du Sahara, des forêts vierges de l'Asie aux plaines de l'Afrique. Faute d'avoir les fonds nécessaires, j'ai
choisi le métier qui pourrait, pensais-je, me le permettre.

Quand j'étais enfant, mon père achetait le Daily Express, puis il est passé à un quotidien plus sérieux dont le propriétaire était lord Beaverbrook et le rédacteur en chef Arthur Christiansen. Ils étaient l'un et l'autre extrêmement fiers de leur couverture des affaires étrangères. Au moment du petit déjeuner, je regardais les titres et prenais connaissance de l'actualité en lisant par-dessus l'épaule de mon père. Singapour, Beyrouth, Moscou... Où étaient tous ces endroits ?
Comment étaient-ils ?

Patient et comme toujours soucieux de m'aider, mon père prenait l'Atlas familial pour les pointer du doigt. Puis les vingt-quatre volumes de l'Encyclopédie Collins, dans laquelle étaient décrits les villes, les pays et les peuples qui y vivaient. Je me promettais d'aller les voir un jour. Je serais
correspondant à l'étranger. Et je l'ai été, et je les ai vus.

Mais ce n'était pas pour écrire, c'était pour voyager. C'est seulement à l'âge de trente et un ans que, de retour d'une guerre en Afrique, complètement fauché comme toujours, sans travail et désespérant d'en trouver, j'ai pensé pour la pre mière fois à écrire un roman pour payer mes dettes. C'était une idée folle.

Il y a divers moyens de se procurer de l'argent rapidement et, si on en dresse la liste, écrire un roman arrive très loin après dévaliser une banque. Mais je l'ignorais, et je n'avais sans doute pas tort. Mon éditeur a déclaré, à mon grand étonnement, que je semblais capable de raconter une his-
toire. Et c'est ce que j'ai fait pendant les quarante-cinq dernières années, sans cesser de voyager, non plus pour rendre compte de l'actualité, mais afin de trouver la matière dont j'avais besoin pour écrire de nouveaux romans. C'est pendant cette période que mon goût pour la solitude et le détachement a pris la forme d'une impérieuse nécessité.

Je crois qu'à soixante-seize ans je reste aussi, quelque part, un journaliste doté des deux qualités qui font les bons reporters : une insatiable curiosité et un solide scepticisme. Montrez m'en un qui ne cherche pas le pourquoi du comment et qui croit ce qu'on lui dit !

Un journaliste ne devrait jamais céder aux flatteries du pouvoir, quelle qu'en soit la tentation. Nous sommes là pour demander des comptes aux puissants, et non pour nous commettre avec eux. Dans un monde de plus en plus obsédé par les idoles du pouvoir, de l'argent et de la célébrité, le journaliste et l'écrivain doivent garder la distance, comme l'oiseau sur son fil qui observe, note, interroge, commente, mais ne se mêle pas. En un mot, un outsider.

Depuis des années, chaque fois qu'on me l'a suggéré, je me suis refusé à écrire une autobiographie. Et je continue. Ceci n'est pas l'histoire d'une vie et moins encore une tentative d'autojustification. Mais je me rends compte que je suis allé en bien des endroits et que j'ai vu bien des choses
amusantes, horribles, émouvantes, effrayantes...

J'ai bénéficié toute ma vie d'une chance extraordinaire, pour laquelle je n'ai pas d'explication. Je ne saurais dire combien de fois un heureux concours de circonstances est venu me tirer d'un mauvais pas ou m'apporter un avan tage. Contrairement à ceux qui gémissent sur leur sort dans
les feuilles à sensation du dimanche, j'ai eu de merveilleux parents et une enfance heureuse dans la campagne du Kent. Je suis parvenu, comme je me l'étais promis dès mon plus jeune âge, à voler et à voyager à travers le monde, et beau coup plus tard, comme j'en rêvais aussi, à écrire des histoires. Avec, dans cette dernière activité, une réussite matérielle suffisante pour me permettre de vivre confortablement, ce que j'avais toujours souhaité de toute façon.

J'ai eu pour épouses deux femmes magnifiques et j'ai élevé deux fils formidables, tout en bénéficiant jusqu'ici d'une santé robuste. De tout cela, je suis profondément reconnaissant, même si je ne sais pas très bien si c'est au destin, à la chance ou à Dieu. Concernant ce dernier, Peut-être serait-il temps de me décider. Il se peut, après tout, que j'aie bientôt à faire sa connaissance.


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