Faut-il... ou plutôt peut-on traduire
"The Importance of Being Earnest"
d'Oscar Wilde ?

Un texte de Copernique Marshall

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Répondons d'abord à la première question :

La critique anglaise est unanime : "The Importance of Being Earnest" est non seulement le chef-d'oeuvre d'Oscar Wilde, mais la pièce la plus "brillant" jamais écrite. – Par "brilliant", il faut comprendre, ici, qu'il s'agit d'une oeuvre "exceptionally clever or talented", c'est-à-dire "exceptionnellement intelligente et découlant d'un talent remarquable".

Loin de moi l'idée de contester ce jugement. Dans toutes les pièces que j'ai vues ou lues - même en diagonale -, je n'ai, même en faisant beaucoup d'efforts, jamais entendu ou trouvé des réparties aussi intelligentes, spirituelles, subtiles et pétillantes d'humour que celles qui sont omniprésentes dans "The Importance of Being Earnest" qui, il ne faut l'oublier non plus, est également une critique acerbe de la société dans laquelle Oscar Wilde a vécu. Des premières aux dernières répliques, le lecteur ou spectateur assiste, en lisant ou regardant "The Importance of Being Earnest", à un feu roulant que le grand Sacha Guitry a dû envier, car même dans ses pièces les plus près de ce qui est connu sous le nom de "l'esprit français", il n'a jamais atteint le niveau de "cleverness" de Wilde, mot trop souvent traduit par "intelligence", mais qui se rapporte plus à une certaine "mental adroitness" [or a] "practical ingenuity and skill" c'est-à-dire d'une "agilité spirituelle" ou d'une "ingéniosité" sous le contrôle d'une grand intelligence.

Ne serait-ce que pour donner aux non-anglophones une idée de la "cleverness" et de l'immense talent d'Oscar Wilde, il faut donc répondre "oui" à notre première question ; non seulement "The Importance of Being Earnest" doit être traduit, mais il faut faire tous les efforts pour ce faire et ce, dans toutes les langues.

Le problème vient du fait que cette pièce a été écrite d'abord dans une langue, qui, même si elle a à peine dépassée la centaine d'années, est aujourd'hui peu utilisée, sauf par dérision, et même presque oubliée, une langue dont Wilde avait compris toutes les subtilités, et les pièges, mais également utilisée dans un contexte qui, à vrai dire, n'a existé que dans l'imagination d'une certaine "British Upper Class" vouée à une disparition certaine dès la fin du "Edwardian Era".

Beaucoup de choses à faire comprendre à un public non anglophone ou, à tout le moins, non versé dans la culture britannique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

***

Deuxième question :

À «Est-ce qu'on peut traduire "The Importance of Being Ernest" ?», je suis moins catégorique.

On peut, je crois, l'adapter convenablement, en résumer l'esprit général et en brosser un tableau adéquat, mais de là à produire un texte qui pourrait être interprété par des comédiens, sur une scène, devant un public qui ne saurait faire le lien entre sa langue et celle de son auteur, je n'en suis pas si sûr. En fait, je serais tenté de dire non et ajouter que cette "brillante" pièce d'Oscar Wilde ne saurait être écoutée que dans sa langue originelle avec, ce qu'on pourrait appeler, une "traduction" comme on le fait de plus en plus sur grand écran à l'opéra, traduction à laquelle il manquerait, malheureusement toutes les annotations qu'on retrouve dans celles qui accompagnent les pièces de Shakespeare, par exemple, Shakespeare, tout comme Wilde, qu'on ne saurait traduire sans en dénaturer l'essence même, essence qui réside dans : a) son vocabulaire, b) sa phraséologie et c) sa sonorité.

Et dans les lignes qui suivent, je vais tenter d'expliquer pourquoi.

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Une parenthèse tout d'abord :

"L'important d'être constant"- titre qu'on donne depuis toujours, en français, à "The Importance of Being Earnest" - est présentement sur scène, au Théâtre du Nouveau Monde (voir les détails à la fin), et j'ai assisté à une de ses représentations le vendredi 21 novembre dernier. "Assisté" est un bien grand mot car, ayant en tête, le texte originel d'Oscar Wilde, je ne faisais que suivre les répliques, une à une, en comparant ce que les comédiens devaient exprimer par rapport à ce que Wilde avait écrit. Fus-je déçu ? Non. Je dirais même que, traduction pour traduction (j'en ai lu pas moins que quatre), celle de Normand Chaurette à l'origine de cette nouvelle mise en scène (Yves Desgagnés) est une des moins pires qu'il m'ait été donné de lire. J'y reviendrai tout à l'heure.

Ce qui m'a frappé le plus, c'est le manque de fou-rire dans l'assistance. Quelques éclats, ici et là, mais rien de comparable à ce que j'ai entendu à Londres et à Montréa lorsqu'on jouait "The Importance of Being" et, à ce manque de fou-rire, je n'ai pas pu trouver une explication précise. Celle qui m'est revenue le plus souvent en tête est que :

Le côté "brillant" de cette pièce ne passe tout simplement pas en français.

Son rythme m'a paru, dans une langue autre que celle de Wilde, brisé. Et quand je dis "la langue de Wilde", je me réfère à une parodie de celle de la bourgeoisie de son époque, parodie qui est omniprésente autant chez les personnages principaux et les personnages secondaires, à la fois dans le vocabulaire qu'ils utilisent et la juxtaposition de certaines répliques qui s'opposent, les unes après les autres, dans un double effet comique.

Hors de son contexte anglophone, "L'important d'être constant" est également une source de malentendus, le côté anecdotique de son intrigue se voyant réduit à une simple histoire d'amour plus ou moins banale alors que dans sa langue originelle, cette intrigue n'est qu'un prétexte pour présenter divers personnages absurdes, sans doute, mais qui ne sont pas caricaturaux. Or il est très difficile de reproduire, sur scène, une époque révolue, pour un public francophone plus habitué, dans le même espace-temps, à la bourgeoisie du début du siècle dernier sinon à celle du théâtre de Caillavet et de Flers ou encore celle de Feydeau ou de Guitry.

Voilà pour l'essentiel.

Mais revenons à la traduction de "The Importance of Being Earnest" et les problèmes qu'elle pose.

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Côté vocabulaire :

Une parenthèse d'abord :

Il n'y a qu'un rapport distant entre "Earnest" et "Constant". "An earnest person" est une personne studieuse, sérieuse, appliquée, peu attirée par les plaisirs de la vie alors qu'une "constant person" n'a, comme qualité fondamentale, que l'absence totale de variance dans son caractère ou, précisément, la constance. Or, le côté sérieux d'Ernest Worthing fait partie essentielle, de son personnage, même si cette qualité n'est qu'une façade destinée à donner l'exemple à la petite Cecily dont il est le tuteur. Mais "Sérieux" ne fait justement pas sérieux comme prénom. D'où ce "Constant" qui déjà, si j'ose le dire, fausse quelque peu la note.

Et puis une deuxième :

Dans "The Sunshine Boy", Neil Simon, un des auteurs de comédies "à l'américaine" des années 70, 80 et 90, fait dire à un de ses personnages (Willy Clark) qu'il existe des mots qui font rire, qui sont intrinsèquement drôles ; qu'il s'y connaît, parce qu'il a fait rire trois générations avec ces mêmes mots ; qu'ils contiennent tous, à son avis, une, deux ou trois des consonnes suivantes : "B", "P" ou l'équivalent de "Q" ou "K" ; que
"Plumberry", "Bumblebee" ou "Quin-trow" sont des mots qui font rire.

Je ne sais pas si Neil Simon avait, en tête, "The Importance of Being Earnest" quand il a écrit cette réplique de Willy Clark, mais la quantité de mots avec des consonance à la "B", "P" ou l'équivalent de "Q" ou "K" pullulent dans la "Remarkably remarkable" pièce de théatre qu'est "The Importance of Being Earnest".

"Dame Bracknell", la tutrice "Prism" ont des "K" et "P" non sans dérision dans leurs noms (et prénoms) ; "Jack" n'est pas très heureux mais que dire de "Earnest Worthing", "Gwendollyn", "Cecily" et du révérend "Chasuble" ?

Nous nous en tiendrons que ceux-là mais écoutons :

"Mr. Worthing! Rise, sir, from this semi-recumbent posture. It is most indecorous."

Traduit en français par :

"Monsieur Worthing ! Veuillez vous lever, monsieur ! Cette posture de semi-gisant est absolument scandaleuse !"

"Semi-gisant" pour "semi-recumbent" ?... "Scandaleuse" pour "indecorous" ?

Pourquoi, pensez-vous que Wilde n'a pas utilisé "half-lying down" ou "socially inconvenant" ?

...

"Lady Bracknell, I hate to seem inquisitive, but would you kindly inform me who I am?"

Traduit en français par :

"Lady Bracknell, j’ai horreur d’être indiscret, mais auriez-vous la bonté de me dire qui je suis "

Pourquoi ne pas avoir utilisé "I'm sorry but I must insist..." ?

...

"I spoke metaphorically.—My metaphor was drawn from bees."

Traduit en français par :

"J’emploie ce terme de façon métaphorique… ma métaphore étant tirée de l’apiculture. "

***

Des centaines d'exemples comme celles-là peuvent être tirées du vocabulaire assez particulier utilisé par Oscar Wilde ;

"Frantic letters."

"[I call] a spade, a spade" (traduit par : "[J'apelle] une oie, une oie."

"Her air has turned quite gold from grief."

"What ghastly names they had."

Et particulièrement, un objet crucial à l'intrigue :

"A handbag ?" (avec son "h" aspiré contrairement à "sac de voyage").

Suivi de très près par :

"To marry in a cloakroom and form an alliance with a parcel..."

("...à épouser un vestiaire, et à former une alliance avec un colis...")

Note : Il faut avoir entendu au moins une fois dans sa vie Dame Edith Evans, dans le film d'Anthony Asquit, s'étouffer presque d'indignation avec le "h" aspiré de lorsque Earnest Worthing lui dit qu'il a été trouvé dans un "handbag".

***

Quant au rythme :

Dans les toutes premières échanges, on peut lire [Lane à propos du mariage] :

" I have had very little experience of it myself up to the present. I have only been married once. That was in consequence of a misunderstanding between myself and... a young person."

Traduit comme ceci :

"Je n’ai eu que très peu d’expérience dans ce domaine ; je n’ai été marié qu’une seule fois. C’était à la suite d’un malentendu entre une jeune personne et moi."

Trois points de suspensions dans la réplique anglaise, trois points de suspension qui permettent au comédien d'hésiter avant de nomme "la jeune personne".

***

L'on pourrait continuer comme cela longtemps parce que des dizaines de répliques de "The Importance of Being Earnest" ont été écrites dans le but de surprendre l'auditeur soit par leur contenu ou pour rendre ridicules les personnages qui les énoncent.

Ainsi (je cite en français) :

Le révérend Chasuble :

"Personne n'est parfait. Moi, par exemple, je suis particulièrement sensible au courants d'air."

["None of us are perfect. I myself am peculiarly susceptible to draughts."]

Lady Bracknell :

" Je pense qu’il est grand temps que M. Bunbury se décide à savoir s’il veut vivre ou mourir. Cette valse-hésitation est absurde. D’ailleurs je n’approuve pas du tout la sympathie moderne pour les malades. Je considère que c’est morbide."

["...Nor do I in any way approve of the modern sympathy with invalids. I consider it morbid. "]

...

" J’ai horreur de tout ce qui altère l’ignorance naturelle. L’ignorance est comme un fruit exotique délicat, vous le touchez et le parfum disparait. Toute la théorie moderne de l’éducation est radicalement stupide. Fort heureusement, en Angleterre, l’éducation ne produit aucun effet."

["I do not approve of anything that tampers with natural ignorance. Ignorance is like a delicate exotic fruit; touch it and the bloom is gone. The whole theory of modern education is radically unsound. Fortunately in England, at any rate, education produces no effect whatsoever."]

...

" Je me demande s’il n’y a pas quelque chose de spécialement excitant dans l’air de cette partie du Hertfordshire, le nombre de fiançailles qui s’y font me parait être considérablement au-dessus de la moyenne voulue par les statistiques."

"I do not know whether there is anything peculiarly exciting in the air of this particular part of Hertfordshire, but the number of engagements that go on seems to me considerably above the proper average that statistics have laid down for our guidance."

Miss Prism :

" Ce serait délicieux. Cécilia, vous lirez votre Économie Politique en mon absence. Vous pouvez passer le chapitre sur la chute de la roupie qui est trop scandaleux. Même ces questions monétaires ont un côté choquant."

["Cecily, you will read your Political Economy in my absence. The chapter on the Fall of the Rupee you may omit. It is somewhat too sensational. Even these metallic problems have their melodramatic side."]

Algernon Moncrief :

" Oh, c’est absurde d’avoir des attitudes aussi rigides sur ce qu’on a le droit de lire ou non. Plus de la moitié de la culture moderne repose sur des trucs qu’on n’a pas le droit de lire."

["Oh! it is absurd to have a hard and fast rule about what one should read and what one shouldn’t. More than half of modern culture depends on what one shouldn’t read."

...

" La critique littéraire n’est pas ton point fort, mon vieux. Inutile d’essayer, laisse donc ça aux types qui ne sont pas allés à l’Université. Ils font ça très bien dans les journaux."

["Literary criticism is not your forte, my dear fellow. Don’t try it. You should leave that to people who haven’t been at a University. They do it so well in the daily papers."]

...

" Ah, ça doit être la tante Augusta. Il n’y a que la famille, ou les créanciers, pour sonner dans ce style wagnérien."

["Ah! that must be Aunt Augusta. Only relatives, or creditors, ever ring in that Wagnerian manner."]

Inutile de continuer : c'est la pièce tout entière qu'on devrait citer.

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En terminant, un mot sur l'actuelle représentation de "L'importance d'être Constant" au Théâtre du Nouveau Monde.

Du 11 novembre au 6 décembre 2014.
Traduction de Normand Chaurette
Mise-en-scène de Yves Desgagnés

Le décor, tout d'abord :

Tout-à-fait inhabituel. Oscar Wilde en exige trois qui, à leur simple description, laisse sous-entendre un coût que peu de troupes peuvent se permettre :

• Un appartement dans la Half-Moon Street [Londres]. Pièce luxueusement et artistiquement meublée.

• Un jardin au Manoir. Un perron de pierres grises conduit à la maison. Le jardin, à l’ancienne, est plein de roses. C’est Juillet. Des chaises en osier et une table couverte de livres sont installées sous un grand if.

• Un salon à Manor House.

Martin Ferland, décorateur, n'en a imaginé qu'un seul qui, par son aspect surprise ,ne peut être dévoilé avant la dernière représentation.

Une seule ombre au tableau pour quiconque ne connaît pas l'intrigue de la pièce. Il déconcerte plutôt qu'il ne place l'endroit où se déroule l'action.

***½ sur cinq.

Les comédiens

Professionnels mais pas plus. Certaines répliques sont même dites avec des relents d'amateurisme.

On ne sait trop si la vitesse d'élocution est redevable à eux par rapport à la mise-en-scène, mais comme tous parlent à peu près à la même cadence, plusieurs dialogues ou échanges se perdent.

*** sur cinq.

La traduction

Outre tout ce que nous avons dit ci-dessus, l'on doit avouer que celle de Normand Chaurette en vaut bien d'autres. On pourrait même la qualifier d'excellente, mais à lire ou écouter avec le texte d'Oscar Wilde en main ou après l'avoir préalablement lu.

Quelques modifications ont été apportées au texte original et divers passages, heureusement peu nombreux, ont été supprimés.

Sans doute le point fort de la production.

**** sur cinq.

La mise-en-scène

Le critique de La Presse (ou serait-ce du Devoir ?) a accusé Yves Desgagnés d'avoir transformé un chef-d'oeuvre en comédie burlesque.

Oui, il y a un côté de sa mise-en-scène qui pourrait facilement être comparé à celles auxquelles Denise Filiatrault nous a habitué depuis quelques années, mais de là à dire que c'était plus près du burlesque que du théâtre, je n'irais pas jusque là.

Comme je le disais, il y a un moment, j'ai trouvé la vitesse d'exécution de l'ensemble un peu trop rapide. D'où une partie du texte qui s'est perdu, le temps d'assimiler une réplique pour passer à l'autre.

Quant à avoir choisi un homme pour jouer le rôle de Lady Bracknell, peut-être a-t-on voulu créé un élément de surprise, mais le rôle d'une douairière de sa trempe ne saurait être confié qu'à une comédienne préférablement corpulente et capable d'une dignité et d'un snobisme extravagant.

**½ sur cinq.

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Références

Vous trouverez le texte intégral de "The Importance of Being Earnest" à l'adresse qui suit :

http://www.gutenberg.org/files/844/844-h/844-h.htm

Vous en trouverez une traduction (en français) à celle-ci :

http://www.oscarwilde.fr/Site_officiel_dOscar_Wilde/doc/constant.pdf

Et vous trouverez la version cinéma dite "définitive" (en anglais) celle d'Anthony Asquit (1952), sur YouTube, à cette adresse :

https://www.youtube.com/watch?v=JyM9LgHFbBs

Copernique Marshall

2014-11-25


© - Sauf : citations, extraits sonores, (certaines) photos et autres fichiers :
Université de Napierville
101 esplanade du Grand Marshall,
Napierville, Québec,Canada J0J 1L0




Conception : Vatfair-Fair Design and Hold Harmless Co. - Vatfair, Planter, Hencourt et Associés - Cornelius Chasuble, q.t. - Copernique Marshall - Jean Sérien - Georges de Napierville.