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Numéro hors-série

             


Marcel Proust

À la recherche du Temps perdu
Notes et commentaires

Copernique Marshall et Paul Dubé

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3 - Comment lire Proust

On ne lit pas Proust. On l'écoute. On ne lit pas Proust. On se laisse envouter par lui. On ne lit pas Proust. On se lit soi-même.

Et c'est là la différence fondamentale entre un écrivain classique qui vous raconte son histoire ou l'histoire de quelqu'un d'autre.

Proust n'est pas un écrivain qui nous parle de ses expériences ou de sa vie. Proust n'expose pas à la vue de tous ses prodigieuses connaissances ni, nous explique comment, par son intelligence et son talent, il a réussi à comprendre le sens de la vie qu'il tient à nous décrire en trois mille pages.

Proust est tout simplement un verre grossissant, un développeur de clichés qui nous fait...

«... retrouver, ressaisir, connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue, cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas "développés" ...» 

(Le Temps retrouvé - Gallimard, Paris, 1946-47, p. 66 et 67)

Longtemps, il a hésité entre écrire une série d'essais où il expliquerait sa vision du monde et un roman semi-autobiographique qui, petit à petit, avec divers exemples, indiquerait comment n'importe qui peut percer le mur qui nous empêche de voir sa propre réalité. - Et c'est après plusieurs tentatives qu'il a finalement compris que c'est par la description temporelle de l'existence qu'il y parviendrait et, par un effet heureux - passez-nous l'expression - du hasard, son roman a été publié sur une longue période qui lui a permis de le rafiner et de l'allonger (sic) au point où le lecteur qui en finira la lecture sera devenu, comme chacun de ses personnages, quelqu'un d'autre par rapport à celui qui l'aura débuté.

À la recherche du Temps perdu est un roman sur le Temps.

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Un aparté :

La peinture a ceci de particulier par rapport à la littérature : elle est plus facile d'accès c'est-à-dire que, d'un seul coup d'oeil, on peut saisir l'ensemble d'un tableau, voir presque immédiatement la vision générale qu'un peintre a voulu nous transmettre : les côtés charitables ou autoritaires de l'humanité tels que vus par Franz Hals, les moments de Vermeer, les genres de Chardin, jusqu'aux impressions de Renoir ou les merveilleux chaos de Jackson Pollock.

Une fois cette première prise de contact effectuée,  l'on peut ensuite passer aux détails, à la technique  utilisée par celui qui a peint un tableau et réaliser que le mauve des cheveux d'une femme, les profils où paraissent les deux yeux d'un visage, les assemblage et la juxtaposition de formes diverses ou la disparition complète d'un point de fuite sont des moyens dont le peintre s'est servi pour nous faire comprendre certains aspects de la réalité qui nous échappaient parce que nous les avions regardés trop souvent sans les observer.

La littérature procède à l'inverse. Elle nous présente par des phrases alignées les unes après les autres ces petits détails avec lesquels nous sommes en contact continuellement, mais auxquels nous n'attachons aucune importance jusqu'à ce que leur accumulation, dans un certain ordre ou désordre, débouche sur une vision globale ou une nouvelle façon de percevoir la réalité.

Ces deux arts, cependant, procède de la même façon  pour révéler ou nous faire connaître une nouvelle vision du monde c'est-à-dire nous faire réfléchir différemment : ils utilisent, surtout si cette connaissance ou cette vision est tout à fait nouvelle par rapport à ce que nous connaissons une ou des techniques qui seront forcément inaccoutumées, inhabituelles, innovatrices et c'est là où l'oeuvre de Proust déroute souvent ses lecteurs.

Le monde proustien est celui du Temps. Or, pour décrire le temps, prendre connaissance des intermittences et de la discontinuité que le Temps  impose à la vie, ce Temps qui nous paraît constant et unidirectionnel et qui ne l'est pas, Proust a dû inventer une langue où chaque lecteur puisse être en mesure de comparer simultanément des événements qui se sont déroulés dans sa propre vie  à des années de distance et non seulement des événements eux-mêmes, mais des atmosphères dans lesquelles ils se sont produits, des impacts qu'ils ont eus à deux époques différentes de son existence et de la dissemblance qui existe entre ces expériences. En d'autres mots, Proust veut nous faire vivre et revivre simultanément notre présent et  notre passé.

Le monde proustien est également celui de l'art, cet art qui nous fait percevoir la vraie vie, la vie vraiment vécue et qui, sans cet art, demeure «une série de clichés non développés» tel que mentionné dans la citation ci-dessus.

Et le monde proustien est celui de la découverte des aspects cachés de toute existence.

Proust, c'est, comme l'indiquait Maurois, une «révolution copernicienne à rebours» et cette révolution est semblable à celle que Copernique a tant eu de mal à faire accepter.

Copernique Marshall et Paul Dubé

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