Université de Napierville

Simon Popp
 

Chroniques parisiennes

 

(Septembre / octobre 2008)

 

(Pour partir à zéro, cliquez ICI.)


Le samedi 11 octobre,

Dernière journée à Paris. Demain, je retourne à Montréal (lire : Napierville) où je me retrouverai à la fin d'une campagne électorale qui n'a secoué personne et qui, pourtant, aurait pu être intéressante. Pensez-y : deux chefs de parti qui ont eu comme principale occupation, pendant tout un mois, non pas l'intérêt du pays mais leurs jobs.

Pour la frime, les enjeux habituels : les taxes, la pollution, la subvention des arts (préoccupation numéro mil huit cent dix sept) et... qui décidera si l'on doit emprisonner les jeunes à partir de 16 ans ou de 18 ans. «Very exciting, comme disait W.C.Fields à propos du jeu de poches ;  I Was in Paris for the World Championship. Many people were killed...» («J'étais à Paris pour le championnat mondial. Plusieurs morts...» - Et si l'on revenait aux règles mayas ? Les perdants seraient exécutés. - Ça ferait de quoi regarder à la télé.

Déjà, vous voyez, je m'éloigne, en pensées, de Paris. - C'est le mauvais côté des voyages. - Ça et les malles. - Dire qu'il y en a qui, à tous les weekends (demain, je redirai «fins de semaine» pour me faire comprendre), quittent leur appartements et/ou maisons pour se replanter temporairement en campagne, près d'un lac, d'une forêt ou en montagne. - Connaissent mal leurs villes ou ne savent pas ce qu'ils veulent.

Vont me manquer, aujourd'hui et demain, le parc du Luxembourg, celui de Montsouris, les Buttes Chaumont et même s'ils sont loin, les bois de Vincennes et de Boulogne, ces verdures qui sont parmi les plus grandes contradictions auxquelles est confronté le touriste - et je dirais même, le Parisien - car, allez sur Google Earth, et vous verrez à quel point Paris est vert. Pas à onze mille mètres d'altitude : à mettons cent mètres. Ses grands boulevards sont bordés d'arbres, y'a des squares ombragés partout mais, ce qui est encore plus surprenants et que l'on ne voit pas de la rue, ce sont ces milliers de cours (et dans certains cas, parcs) à l'intérieur de ces pâtés de maisons qui font que, d'une rue à l'autre, c'est parfois un quart et même un tiers de kilomètres qu'il faut marcher. - Jetez un coup d'oeil, par exemple, sur le parc derrière l'observatoire ou, plus prosaïquement, sur celui au sud de la rue de l'Abbé de l'Épée, à l'est de la rue Henri-Barbusse (c'est près du Luxembourg), un parc que j'ai découvert, par hasard, lorsque j'ai habité tout près.

J'espère, au moins, que vous connaissez la petite place de Furstemberg. - C'est pas boisé, boisé mais, mon Dieu, que c'est tranquille.

Et si vous cherchez un village, allez donc du côté de la Butte aux Cailles. Pas sur la rue de la Butte aux Cailles mais dans les petites rues adjacentes.

À Montréal ? - Personne ne me croit quand je dis que dans le bunker où je demeure, il y a non pas une mais deux cours intérieures et vous avez vu, du haut des airs, le parc qui se trouve derrière l'église Notre-Dame ? Vous devez au moins connaître, ne serait-ce que de noms, le Mont-Royal, le parc Lafontaine, le Jardin Botanique ?

Un petit problème par rapport à ces endroits, deux en fait : le premier consiste à les rendre accessibles via des rues ou des trottoirs où l'on ne se cassera pas une jambe et puis - mais celui-là est de taille - comment civiliser les gens qui les fréquentent ?

À un de ces lundis mais sur... le Castor.
 

Le vendredi 10,

J'ai déjà lu quelque part que si toutes les voitures qui circulent à Paris aux heures de pointe devaient s'arrêter, il n y aurait pas assez de places dans les parkings, les boxes (sic), les terrains vagues ou tout simplement dans les rues, c'est à dire dans les endroits où c'est permis. - Je n'ai aucune difficulté à le croire, déjà que le nombre de voitures stationnées illégalement à Paris dépasse tout ce que j'ai vu ailleurs, y compris New York, Londres (mais là, 'sont si disciplinés qu'ils donnent mal au coeur), Los Angeles et... Mexico City, la ville du chaos désorganisé.

Et puis à Paris, vous m'en parlerez de «l'heure de pointe». - À Montréal, avec les ponts, les travaux qui durent tout l'été, les hivers et sa chaussée du tiers-monde, on peut s'attendre à ce que cette «heure» dure quelques heures les matins et soirs et d'autres entre les deux, mais à Paris ?

Je vous concéderai que, si l'on fait exclusion des endroits où personne n'ose s'aventurer (les cimetières, la Butte-aux-Cailles et certains quartiers de Belleville-Ménilmontant), la circulation, à Paris, n'est pas de tout repos ; «l'heure de pointe» n'est plus l'affaire de «quelques heures» mais de «toutes les heures» sauf certaines. - Le dimanche, avant neuf heures et de deux heures à trois heures du matin, rue Glacière entre Port-Royal et Ediuard-Quinet, par exemples.

Et si vous désirez une place assise dans les bus, où que vous soyez, où que vous alliez [*], remontez à pied jusqu'au terminus et si un deuxième bus doit suivre le premier en moins de deux minutes, prenez le deuxième.

Mais comparez la population Montréal-Paris et vous verrez que Paris est un vingt-quatre heures du Mans d'une parfaite fluidité, en miniature.

Une consolation aussi : Paris est une belle ville et y être pris dans la circulation, surtout quand on n'a rien à faire, c'est quasi reposant.

Parlez de vos ennuies de circulation à un Montréalais...

...

[*] Me rappelle un gag de Pierre Dac : «Où que vous soyez, où que alliez, emprunter la station Lamotte-Picquet-Grenelle, la station de l'élite !»

Le jeudi 9,

Quelqu'un m'a demandé il n'y a pas très longtemps ce que pouvait bien signifier l'expression latine «Et nunc manet in te», titre d'un des derniers livres d'André Gide mais utilisée dans un autre contexte. J'ai répondu «C't'a toé, les zoreilles» comme dans... «Et maintenant cela demeure en toi...», «Tu connais maintenant les faits...»... «À toi de décider...» ou, comme on dirait à Paris : «Fais à ta tête».

Oui, mais les [z]oreilles dans tout ça ?

Les [z]oreilles, ce sont celles des jeunes - et moins jeunes - que j'ai vus au cours des dernières semaines dans les bus, les métros, la rue et même dans les cafés ; des [z]oreilles obstruées par des écouteurs desquels se dégageaient une «musique» qu'on pouvait entendre à deux mètres.

Qu'ils écoutent les idioties des chanteurs, chanteuses, groupes populaires d'aujourd'hui, vous pensez bien que j'en m'en fou' et s'ils pensent m'impressionner par la puissance et la capacité de leur iPods, disons que je m'en contrefou'.

C't'a eux-z-autres, les zoreilles, qu'ils se détruisent, c'est une prérogative qui découle du «Et nunc manet in te» de Gide qui l'a sans doute lu chez Tite-Live ou Pline l'Ancien.

Ce qui m'ennuie, c'est de sans doute ne pas être en mesure de vivre assez vieux pour être là, la journée où ils seront devenus sourds et que, munis de leurs appareils auditifs (*) dans lesquels, après leur avoir parlé tout bas jusqu'à ce qu'ils en augmentent le volume à son plus haut niveau, je prenne un malin plaisir à crier une phrase inintelligible.

À ce qu'on m'a dit, il s'agit là d'un phénomène universel (je parle des iPods ou des Walkman, pas de mes intentions).

Je l'ai sans doute plus noté  à Paris parce que chose est plus répandue qu'ailleurs mais qui sait ?

... 

(*) J'ai vu que Robert Hossein en faisait l'éloge à la télé : un signe avant-coureur ? - Faut dire qu'avec la voix qu'il a (est-ce moi ou elle devient de plus en plus désagréable ?), je m'organiserais, à sa place, pour ne pas l'entendre.


P.-S. : Passé au bureau de poste aujourd'hui. - Voilà une autre chose universelle : d'un côté des employés dont le travail consiste à répondre aux besoins d'une clientèle qui est là pour acheter des timbres, poster un colis, récupéré une lettre... et de l'autre des clients qui sont là pour déranger ces employés occupés à faire autre chose.
 

Le mercredi 8,

Bah, que je me suis dit, il y a si longtemps que je suis allé de ce côté-là, pourquoi pas aujourd'hui ? D'autant plus que je devais me rendre près de la gare Saint-Lazare pour un rendez-vous. - De là, je me suis tapé, dans l'ordre, le boulevard Haussmann jusqu'à Saint-Augustin, la rue de la Béotie, les Champs Élysées, l'Arc de Triomphe, la rue Kléber et le Trocadéro. j'ai même marché jusqu'à Bir-Hakeim.

Ce que j'ai vu, entendu ?

À peu près de tout.

D'abord quelque chose que je n'avais pas vu depuis des lunes : le patron d'un café exerçant sur son unique employé une ascendance du genre qui a été à l'origine de la Révolution Française. - Un tout petit établissement mais, à l'heure où je m'y suis arrêté, bondé. Trois tables à l'extérieur, deux à l'intérieur plus le bar. Des clients partout, des tasses qui s'accumulaient et d'un client à l'autre, un serveur qui allait et venait, s'occupait des cafés, des bières, des verres de vin, des eaux minérales... tandis que le patron, immuable, se tenait derrière sa caisse, surveillant, allant jusqu'à pointer à son employé un coin du bar où il n'y avait personne mais où se trouvait une tasse vide. - Il aurait levé le petit doigt pour aider son employé qu'il se serait, j'en suis sûr, senti déshonoré ! - À Montréal, un patron comme celui-là aurait reçu, sur le champ, un tablier en pleine face et une démission immédiate mais...

M'a rappelé un café à côté du théâtre de la Porte Saint-Martin il y a, quoi, vingt ans ? - Le dernier des cafés, modèle d'avant-guerre, avec la patronne (immense) à la caisse, le patron aigri derrière le bar et un rideau en velours usé en guise de porte. Du genre qu'on voit dans La traversée de Paris de Claude Autant-Lara.

Qu'est-il arrivé à tous ces cafés ? J'ai beau me promener dans tous les quartiers, il me semble que tous les cafés ont été démolis pour être reconstruits sur un unique modèle, fin des années cinquante, début des années soixante. - Vous allez me dire que les choses changent qu'il y en a, aujourd'hui, en verre et en chrome mais qui va là ?

Rue d'Amsterdam, l'hôtel où Alphonse Allais est décédé, toujours là, toujours aussi minable. - Boulevard Haussmann, l'immeuble où Proust a vécu est devenu, depuis longtemps, une banque. Plus loin, rue Malesherbes, son autre appartement est occupé par une agence de voyage. Place Saint-Augustin, l'horreur décrit par Gide (un adolescent qui a eu le crâne fracassé sur la chaussé) pourrait se reproduire aujourd'hui. Rue d'Astorg, l'hôtel de deuxième classe où ont lieu depuis des années les réceptions de mariage des aristocrates est toujours là. - Pas été voir si, sur la rue Lavoisier, le restaurant vietnamien était toujours là.

Rue de la Béotie, dans un bistrot, un excellent sauté de biche à la sauce grand veneur. Et pas cher du tout. Vin correct.

Sur les Champs-Élysées, the usual tourits, the usual suspects and the usual prices. - A-t-on idée de charger 14 euros pour une pizza Marguerita? - On fréquente encore (je veux dire : les Parisiens) le Fouquet's ? - Pas traversé la rue pour aller voir. - Ni vu (s'il existe encore) le Drugstore. - Tiens, je me suis dit tout à coup, ça fait combien de temps que celui de Saint-Germain-des-Prés est fermé ? - M'en suis même pas aperçu quand c'est arrivé. - Pas ce que Paris a produit de meilleur.

Jamin fermé. - À sa place : la Cuisine de Babette. - Sans commentaire.

Et le Trocadéro ? - À chaque fois que je passe par là, je vois le visage d'Hitler en 1940 regardant la tour Eiffel.  Pas du tout content qu'il a l'air sur les photos qu'il nous a laissées. Peut-être que, cette journée-là, y'a compris que, même dans mille ans, il n'aurait pas le temps de créer, à Berlin, autant de grandeur...

Finalement, après trois heures de marche, monter jusqu'à la plate-forme principal du métro de Bir-Hakeim pour redescendre afin de passer sous les rails et remonter de l'autre côté, c'était comme un peu trop.


Le mardi 7,

Pour en revenir au coût de la vie à Paris, laissez-moi rassurer les Parisiens (et, par ricochet, les Québécois qui visitent Paris) : si vous oubliez le prix du logement, les prix pratiqués à Paris sont sensiblement les mêmes que ceux pratiqués à New York, Londres ou Repentigny :

Un café - enfin : ce que Starbucks appelle un café - coût le même prix qu'un café à la Place Ville-Marie ou sur la Grande Allée à Québec. - Et un steak pommes frites sur les Champs Élysées coûte la même chose qu'un steak pommes frites dans les quartiers touristiques de Montréal.

Là où il y a une certaine différence, c'est dans le type de produits : on ne s'habille pas à Paris comme on s'habille à Montréal, on ne mange pas à Paris comme on mange à Montréal et on ne va pas aux même spectacles.

Le problème, c'est qu'à Paris, sauf si on est Parisien, on n'est pas chez soi et, pour une raison quelconque, on se surprend à faire des choses pour lesquelles on exigerait d'être payé si on nous demandait de ne serait-ce qu'y penser... chez soi.

La télé, par exemple. Je ne regarde pas la télé (chez moi) depuis des années. À Paris, pourtant, c'est la première chose que j'ouvre le matin. Doit être sans doute aussi mauvaise au Québec. Je ne sais pas, par exemple, le nom du bonhomme enthousiaste qui vend de tout à cinq heures du matin mais j'ai déjà vu son équivalent sur les ondes d'une de nos chaînes.

Les journaux. Je ne lis jamais les journaux à Montréal et par deux fois depuis que je suis arrivé, je me suis surpris à feuilleter le Monde, Libération et le Nouvel Obs'. - Pas encore tombé sur le seul qui pourrait m'intéresser, celui qui aurait le plus de petites annonces ou, comment dit-on ici... des annonces classées ?

N'en reste pas moins que je vous les mêmes slogans un peu partout dont mon favori :

«Sauvons la planète !».

Y'a quelqu'un, quelque part, qui, un jour ou l'autre va finir par comprendre que la planète n'a pas de besoin d'être «sauvée» : elle est parfaitement capable de se débrouiller toute seule. - Une couple d'éruptions volcaniques, deux, trois tsunamis, un tremblement de terre (mais un gros) et les petits pollueurs que nous sommes ne seront plus là. - On a beau être beaucoup mais une boule de toutes sortes de matériaux qui a réussi à faire disparaître des dinosaures (et 99% de tout ce qui a vécu sur elle depuis qu'elle existe)...

À classer, ce slogan, dans le domaine du personnage invisible qui nous surveille et qui nous a donné dix commandements à observer sinon ... - Parce qu'ils nous aiment, naturellement.

Commençons par sauver Paris  ne j`tons pas nos déchets dans les rues.

Et puis fermons nos télés.


Le lundi 6,

Nous parlions samedi, un copain français et moi, d'expressions canadienne-françaises et de leurs équivalents en France et je n'ai pu m'empêcher de lui rappeler, comme se plaît à le faire régulièrement une copine de Montréal, - mais gentiment - que nous, au Canada, parlions la langue de nos ancêtres... français et qu'en conséquence... i.e. : «Se heurter à de faux obstacles», se traduit, par exemple, par «S'enfarger dans les fleurs du tapis», de l'ancien verbe français «enfergier» ou «entraver»; «Il pleut des hallebardes» se dit «il pleut à boire debout»; «Il lui manque quelques cartes dans son jeu» se dit «Il lui manque un taraud» (de l'ancien français tareau, variante de tarel ou tarière à cette exception près que si, chez vous le taraud un outil pour effectuer des filetages à l'intérieur de trous, le mot «taraud» chez nous, a pris le sens de «boulon» soit : «Les vis qui retiennent son cerveau n'ont pas d'écrous», etc., etc.

Bref, cet après-midi, comme je le fais souvent quand je suis à Paris, j'ai «arpenté» encore une fois certaines «échoppes» de bouquinistes sur les quais, entre mon apéro et mon bus et j'y ai constaté, comme cela m'arrive de plus en plus, qu'on essaie de me revendre mes vieux livres tout comme, chez nous, on essaie de me revendre mes vieux meubles chez les antiquaires sauf que...

Mais «Bout de Bon Dieu», comme disait ma mère - celle qui a appris la cuisine chez les Borgia - qui, aujourd'hui, peut bien s'intéresser encore aux Mémoires du Duc D'Aumale (1822-1897), à la Guerre de Crimée (1853-1856) ou aux voyages d'Alexandra David-Nell ? (Et je ne vous parlerai pas de Montesquiou, des paysages de l'Ardèche, du livre des Poivre [d'Arvor] sur Laurence d'Arabie ou de Sophocle, tous des titres que j'ai vus de mes yeux vus cet après-midi...

Pas pour rien que ces libraires cherchent à améliorer leurs revenus en vendant des boules contenant une miniature du Sacré-Coeur et sur lequel Sacré-Coeur il neige quand on les retourne.

Restent quelques timbrés, comme moi, qui y trouvent les Souvenirs des frères Isola (Flammarion, 1943), Monsieur Folies-Bergère de Fanny Deschamps (Albin Michel, 1978) ou encore le Portrait d'une séductrice (Natalie Brney) de Jean Chalon (Stock, 1976)..

Soyez patient, bonnes gens, ils vous reviendront éventuellement.

Dire qu'on me trouve un peu stupide de penser que d'abattre des forêts pour publier de telles choses...
 

Le dimanche 5,

Existe peut-être, dans un quelconque ministère parisien, une personne qui sait précisément combien de musées existent à Paris mais si je fais le décompte de tous ceux qui sont listés dans la dizaine de guides que j'ai consultés, je crois que ce nombre est sur le point d'atteindre la moitié du nombre de festivals qui se tient chaque année à Montréal. - Mais quel qu'il soit, ce nombre, il ne pourra jamais, de toutes façons, donner une idée même vague des choses à voir absolument avant de mourir et ce, en comptant 27 secondes [*], en moyenne, par toiles, sculptures ou objets qui se trouvent dans tous ces musées, y compris les statues en cire du musée Grévin, les armes ayant servi à commettre des meurtres du Musée de la Préfecture de Police, les momies du Musée de l'Homme, les bouts de bois exposés au Musée des Arts Africans et Océaniens ou les chaises à porteur du Musée Carnavalet.

Et tout cela, c'est sans compter les réserves : celles du Louvre, par exemple, pourraient facilement remplir les salles de tous les musées de France si jamais leurs salles étaient tout à coup vidées de leurs contenus.

Quoi ajouter de plus sinon qu'il s'agit là d'un phénomène assez particulier, non unique à la ville de Paris, mais particulier tout de même.

Quoiqu'on ne peut tout de même pas flâner dans le parc du Luxembourg un jour de pluie..

...

[*] Le nombre de secondes généralement consacrées à La Joconde, par visiteurs (source : le Musée du Louvre)
 

Le samedi 4,

Dans un instant, je vous parlerai des restaurants parisiens mais en attendant, passez-moi les deux paragraphes suivants : ils vous expliqueront pourquoi je m'en méfie de plus en plus et peut-être également pourquoi il ne faut pas se fier à mon opinion [sur eux] :

Vous savez ce qui m'a toujours étonné dans ce qu'on appelle souvent, mais surtout avec une certaine fierté, la cuisine canadienne-française ? - Le peu de rapport qu'elle a avec la cuisine dite française. - Elle ressemble, quand on l'examine de près, avec ses ragouts, ses soupes, ses pâtés à la viande et ses tourtières, beaucoup plus à ce que l'on retrouve en Irlande ou même en Angleterre quoique un bouilli du centre du Québec pourrait être comparé favorablement  lorsque préparé avec les mêmes légumes, à un pot-au-feu normand et que la sauce qui porte le nom, chez nous, de blanche ressemble étrangement à certains types de colles pour papier-peint qu'on utilise à Paris. - Ne pas, donc, se fier à un Canadien-Français lorsqu'il parle de cuisine particulièrement de cuisine française lorsqu'il la compare à la sienne.

Personnellement, je dois préciser qu'en plus, j'ai hérité, en cuisine, de préjugés qui ne disparaîtront jamais, ma mère - Dieu ait son âme - ayant appris à faire la cuisine chez les Borgia et n'ayant, moi-même, pas su que le Ketchup n'était pas un légume avant l'âge de seize ou dix-sept ans.

Deux (et même trois) raisons pour me sentir mal à l'aise quand je me permets, même après bien des années, d'affirmer sans appel qu'il est devenu très facile de mal manger à Paris...

Attention, hein : je ne parle pas des de-plus-en-plus-envahissants McDo ou de leurs counterparts que sont les Quick mais de la petite cuisine de bistro ou du restaurant familial qu'on retrouvait encore dans presque tous les quartier il n'y a pas si longtemps.

J'sais pas :

Me semble que les menus qu'on m'y propose aujourd'hui sont tous issus de la même école notamment en ce qui concerne les entrées, entrées qui me font penser à une visite au Louvre : statues après statues, toiles après toiles, fauteuils après fauteuils ; je n'y vois que crèmes de restants, oeufs mayonnaise, escargots et pâtés.

Côté plats, est-ce moi ou est-ce que les hauts faits de la cuisine française se limitent aujourd'hui au poulet paysan, à la bavette, à la pièce de boeuf et au steak tartare ?

C'est vrai que depuis, qu'en France, on exerce un contrôle plus sévère sur les viandes, on se sent moins obligé de les masquer mais quand même.

Mon opinion ? La cuisine française s'américanise, ce qui n'est pas mauvais en soi : bientôt, à Paris, on pourra trouver un hamburger décent (j'allais dire : potable) et, qui sait ?, peut-être même un cuisinier qui saura faire cuire des oeufs sur le plat.

On est encore loin, je vais vous le concéder du fromage bleu en aérosol (si, si : ça existe : j'ai vu aux USA), des croustilles aux oignons et à la crème sûre, des puddings en poudre et du thick-rich-brown-gravy et les menus ne sont pas encore tous accompagnés de photos mais des sauces en boîtes, des plats surgelés (pensez à Picard), des pizzas destinées au micro-ondes,... me semblent que c'est devenu de plus en plus courant à Paris (lire : France). - Une question de temps.

Pour le moment, aux endroits ou vous les trouverez mais retenez les adresses parce que c'est très inégal, reste quelques restaurants qui servent encore de la brandade de morue, du hachis Parmentier, des os à la moelle, des navarins d'agneau, du civet de lapin, de la hure de marcassin et même du boeuf bourguignon.


Le vendredi 3,

J'ai beau, par rapport aux jeunes qui hurlent dans les wagons de métro, être «considérablement» avancé en âge, je n'ai pas connu l'époque où, à Paris, on pouvait négocier le prix d'à peu près n'importe quoi. J'ai connu la fin cependant de la période entre les Uniprix et ceux fixés mais fermes ceux-là «à la gueule du client» c'est à dire : X pour le connaisseur, Y pour le né-de-la-dernière-pluie et Z pour le touriste, C'est une chose qui se pratiquait couramment dans les boutiques d'art et les galeries de peinture. - Je suppose que ça existe encore dans certains domaines mais étant nord-américain où les prix sont déterminés d'avance et demeurent inchangés, que vous soyez d'Hong Kong, du Guatemala ou de la République Démocratique de la partie nord du Bathusoland, je ne m'attends très peu à ce que le prix qu'on me demande pour une chose ou un service puisse être réduit ou même inférieur non seulement chez le fournisseur où je me trouve mais dans la rue d'à côté, exception faite pour les «souvenirs» près de Notre-Dame dont je parlais l'autre jour.

No more bargaining, therefore : tous égaux et égaux pour tous.

Croire cela, c'est mal connaître les Parisiens.

Entrez dans un restaurant, par exemple, vêtu d'une paire de jeans ou, encore mieux, l'été d'une paire de Bermuda, une caméra autour du cou et demandez à être servi. Vous verrez où vous serez placé. - Habitué, vous n'aurez probablement pas la meilleure place mais on ne vous en donnera jamais une mauvaise. - Portez un complet, une cravate ou, Madame, un tailleur, ayez à la main une copie du Nouvel Obs' ou mieux encore de Libération, demandez une table pour deux et dites : «Madame [ou Monsieur] viendra me rejoindre» et examinez l'endroit en ayant l'air de quelqu'un qui cherche, nouvellement arrivé dans le quartier, un endroit où vous irez déjeuner régulièrement et vous verrez.

Et c'est en cela qu'on reconnaît, notamment dans les restaurants, l'esprit français de l'égalité, la fraternité et l'autre machin : pas de classes sociales mais si le client a une bonne gueule...
 

Le jeudi 2 octobre

Tous comptes faits, un des aspects les plus charmants de la ville de Paris est qu'on peut ne pas y demeurer tout en recueillant ce qu'elle a de mieux ;  y vivre au jour le jour en n'ayant pas à subir ses mauvais côtés.

Parmi ces mauvais côté, le travail me semble être quelque chose de particulièrement méphitique. Désagréable, si vous préférez.

Je ne sais pas exactement ce que ce serait si j'avais à exercer mon métier à Paris mais à regarder agir ceux qui sont des directeurs de boite, des propriétaires de boutiques ou des chefs de rayons, s'il y a une chose que je n'accepterais pas, ce serait d'être un employé. Connaissant mon caractère, y'a des claques qui se donneraient avant qu'on me fou' à la porte et ce n'est pas moi qui les recevrais.

Une autre chose qui m'apparaît peu plaisante : se déplacer aux heures de pointe. Non merci. - Ça m'est arrivé la semaine dernière et je suis descendu du métro deux arrêts plus tôt de peur d'attraper la claustrophobie, une maladie contagieuse et grave à Paris.

Et puis y'a les voisins à saluer, soir et matin, la boulangère et son sourire factice, la dame qui vend du vin et qui vous regarde comme si vous étiez le dernier des grands alcooliques du quartier, la caissière au café, celle qui distribue les tickets de métro, les cigarettes et  les billets de loterie : définitivement pas celle du Grand Café de Polin.

Que dire, aussi, du prix des loyers ? Dé-men-tiel ! - Un propriétaire, à Montréal, qui exigerait la moitié des sommes demandées à Paris pour le quart d'une mansarde serait tout probablement accusé d'être un usurier au sens restreint qu'on donne à ce mot dans le Code Pénal.

Les parcs, par contre, merveilleux les jours de semaine, de même que les terrasses des restaurants, les librairies, les trottoirs de grands boulevards et même la FNAC... à condition, dans ce dernier cas, d'être là avant midi.

Quand je disais l'autre jour que la plus belle activité, à Paris, c'était de flâner, il eut fallu que je précise du lundi au vendredi et entre dix heures du matin et quatre heures de l'après-midi avec, de préférence, l'arrêt-déjeuner le plus tôt possible car à une heure, déjà, les restaurants sont bondés. - Pour le reste, s'abstenir.

Quant au shopping, un seul conseil : ne rien acheter qu'on puisse retrouver chez soi à n'importe quel prix sauf si le prix en vaut vraiment la peine, ce qui risque fort peu d'arriver.

Finalement, y'a les concerts, les spectacles, les pièces de théâtre. Quand on habite une ville où UN quatuor à cordes vient, UNE fois par année, interpréter UN quatuor de Beethoven (et un autre d'un obscur compositeur), quelle joie de voir qu'à presque tous les deux jours, on peut en entendre deux ou trois chaque soir, à Paris, pendant tout un mois, et ce,  pour le prix d'un seul billet genre Céline Dion ou Aznavour.


Le mercredi 1er octobre

Quand je pense à la météo de Paris, je pense invariablement à celle de Londres et, à celle de Montréal.

On connaît les poncifs : il fait beau toujours beau à Paris (sauf les mauvaises années), Londres est gris et humide (c'est-à-dire brumeux) et Montréal est une ville où l'on doit porter des vêtements particuliers sinon on risque de mourir gelé, à trois heures du matin, dans sa chambre d'hôtel parce que, c'est connu : il y fait particulièrement froid.

Ces lieux communs me rappellent à quel point les gens ont la mémoire courte : ne se souviennent pas qu'un hiver, à Montréal, il n'a presque pas neigé, qu'un été il a plu à presque tous les jours et qu'en cent ans, il y a au moins quatre tempêtes du siècle ; je sais : en cinquante ans, on m'a fait le coup trois fois.

Un peu comme ce qui se dit relativement à Chicago :

On a peur d'y aller à cause de ses éléments criminels... - Je n'en parle plus car j'ai trop souvent répété qu'Al Capone et ses acolytes sont disparus (lire : emprisonnés ou morts)  depuis le début des années trente - soixante-dix-huit ans tout de même ! - et que Chicago est une des plus belles et une des plus intéressantes villes en Amérique du Nord.

Londres :

Il n'y a plus de smog à Londres. depuis environ soixante-dix ans. Depuis qu'on a y a interdit les poêles à charbon. - Bon d'accord : ça a pris plusieurs années avant qu'on en efface définitivement les traces sur les immeubles, les monuments et les maisons mais, en 2008, on peut sans trop craindre pour sa santé y passer quelques jours. En fait, si, au cours d'une certaine période, vous avez le choix entre la cuve qu'est Paris, sans vent, les jours de grandes chaleurs, autant vous diriger vers la capitale anglaise.

Paris :

En dehors d'Avranches (Basse-Normandie) - et tout à fait par hasard - je ne me souviens pas avoir eu aussi froid qu'à Paris un certain mois de novembre il y a quelques années quand la température extérieure ne dépassa pas les 5 ou 10 degrés. - C'est qu'à Paris, l'existence du chauffage central est une chose qui tient plus de la théorie que de la pratique. - Idem pour l'air conditionnée :

Les Parisiens ne le notent pas mais si l'on regarde de près le bas des portes dans les cafés, on verra qu'entre ces portes et le sol s'y trouve invariablement une espace d'environ un à deux centimètres par où l'air froid ou chaud s'engouffre rendant la température à l'intérieur des établissements insoutenables, été comme hiver.

Et vous savez quoi ? Les tricots parisiens, ceux qu'on porte en huit couches, de décembre à mars, à Paris, ben... sont trop chauds pour :

Montréal :

...là où un commerçant n'oserait pas ouvrir ses portes sans chauffage central, sans air conditionné et surtout pas des murs isolants car, à Montréal, des températures de moins 30 (février) et de plus 30 (juillet) sont monnaies courantes.

Paris ?

Quelle que soit la période où l'on visitera Paris, s'attendre à ce qu'il pleuve au moins une journée sur trois. - Parfois, ce sera pendant sept jours d'affilés, parfois ce sera à tous les deux jours car, qu'on se le dise : à Paris, deux, trois semaines sans pluie et l'inquiétude s'installera : serait-ce le début d'une sécheresse ? - Ces espaces verts, ces grands parcs, à Paris, j'espère qu'on ne s'imagine pas qu'ils sont là parce que le sol est sec.

Les statistiques, ces lois qui nous disent quand et pour qui il nous faut voter, sont formelles au sujet de la température à Montréal, Londres et Paris :

Elles nous enseignent qu'il pleut (y compris la neige) aussi souvent à Paris qu'à Montréal ; que l'aéroport CDG détourne, à cause du brouillard, plus d'avions que celui de Heathrow ; et qu'on peut raisonnablement passer toute une année à Londres avec, comme seuls vêtements, un léger sweater et un imper qui sert à fois pour se protéger du froid et de la pluie.

Mais je sens que ce matin, je crie dans le désert malgré qu'on annonce, pour Paris, de la pluie et des températures n'excédant pas 15 degrés au cours de la prochaine semaine. - Au café, tout à l'heure, je sais que je vais entendre qu'«on n'a plus les automnes qu'on avait». Tout ça, à cause du réchauffement de la planète.

Ce qu'on peut être crédule, quand même.
 

Le mardi trente

Vous saviez qu'il n'y avait plus de Parisiens à Paris ?

C'est du moins ce que j'ai entendu à droite et à gauche depuis mon arrivée. Énoncé très sérieusement et de façon presque axiomatique par... des Parisiens.

C'est sûr que si on enlève de Paris les touristes, les Américains, les Africains, les Asiatiques, les Arabes, les Provinciaux, les deux ours polaires et les six pingouins qui se trouvent présentement au Bois de Vincennes plus les Ritals, les Espagnos, les Germanos, les British, les 'sties, les Bretons, les Marseillais et les Québécois qui se sont récemment installés à Paris, restera plus grand monde mais avez-vous pensé ce à quoi Paris ressemblerait ? - À une ville déserte.

Côté mode, les trois-quarts des créateurs disparaîtraient. Suivraient, de peu, les innombrables épiciers dont les établissements sont ouverts, le soir, après sept heures. Et je vois d'ici des boutiques, des galeries d'art, des ateliers de couture fermer leurs portes. Plus personne pour conduire les bus, nettoyer les rues ; pas une seule bonne, pas une femme de peine, la disparition presque complète des hommes à tout faire.

Et, tant qu'à y être, remontons d'un cran : mettons à la porte tout ceux qui, Parisiens, ne sont pas nés, non seulement à Paris, mais en France ; et plus encore : tous ceux dont les parents ne sont pas né français.

Yves Montand ? dehors ! - Lino Ventura ? dehors ! - Adamo ? dehors ! - Fabrice Luchini ? dehors ! - Et j'en passe : Eddie Constantine, Jo Dassin, Serge Gainsbourg, Jane Birkin et même Johnny Hallyday (né Smet). - Quant à Brel, Devos, Georges Guétary, Pierre Dudan, Kosma, Félix Leclerc, Joséphine Baker, Futjita, Henri Salvador, Diane Dufresne, Annie Cordy, Régine, Aznavour, Reggiani et Céline Dion...

Et puis la France se retrouverait, demain matin, sans président.

Vous ai-je déjà parlé d'un de mes oncles qui, dans le domaine, était un spécialiste ?

S'appelait A***. - N'a jamais appris à lire ou à écrire, n'a jamais, à ma connaissance, travaillé plus que deux jours dans sa vie et n'a jamais appris plus que cinq cents mots de vocabulaire. Avait cependant appris comment différencier un véritable Québécois (on disait alors Canadien) d'un étranger quelle que fût son origine. Avait même érigé cette connaissance en une véritable science :

Le monde, selon lui,  se divisait en trois groupes - quatre en fait mais il voyait si rarement des membres du quatrième qu'il n'en parlait, pour ainsi dire, jamais. Ces trois groupes, étaient, dans l'ordre : les Canadiens dont, évidemment, il faisait partie, les Anglais qui étaient indifféremment les autres Canadiens, les Britanniques, les Australiens et  les Américains et, finalement, les Pollocks constitués de tous les membres de ces autres ethnies que la guerre avait déplacés chez nous. - Le quatrième groupe était quant à lui formé de tous ceux qu'il ne pouvaient classer dans les trois premiers et était constitué essentiellement de minorités visibles qu'il n'avait pas, ceux-là, à identifier précisément et parmi lesquels s'entassaient pêle-mêle les Chinois, les noirs, les Amérindiens, les juifs hassidiques et je crois même les grands blonds qui pouvaient être des Allemands ou des Scandinaves ; bref : tout le reste.

Dans cette classification, les Italiens, les Portugais et les Espagnols appartenaient au troisième groupe mais pas tout à fait : ils faisaient partie d'une sorte de sous-groupe formé de gens qui, malgré qu'ils parlaient aussi mal que lui, étaient des Canadiens de coeur, c'est-à-dire des Canadiens en devenir car ils allaient, tôt ou tard, se fondre parmi les vrais Canadiens.

Qu'on lui ait dit, à l'époque que son nom (de famille) était d'origine anglaise, aurait été, pour lui, le fruit d'une absurdité totale sauf que son nom était effectivement celui d'une grande famille britannique.

Aurait fait, aujourd'hui, un excellent arbitre pour régler la question des ethnies parisiennes.
 

Le lundi vingt-neuf

Mais où vont tous ces Parisiens qu'on retrouve dans les stations de métro, les gares, les arrêts d'autobus, les postes de taxis ? - Les métros sont pleins à craquer ; deux fois sur trois, à moins de monter à bord à l'autre but de la ville, il faut, dans les bus, s'attendre à voyager debout ; et il a fallu la semaine dernière annuler mon projet de voyage à Toulon parce que... pas de sièges disponibles... à dix jours près !

Une simple constatation : y'a du monde partout : dans les cafés, les restaurants, les parcs et j'imagine, le soir, les cinémas, les théâtres, les salles de concert, les boites et les discos.

Je veux bien croire qu'il y a des touristes à Paris, des touristes qui sont consentants à se tenir en ligne pour voir le tombeau de Napoléon, le cachot de Marie-Antoinette, la Joconde au le Dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte [*] mais à eux seuls, ils n'expliquent pas les terrasses bondées non seulement dans les endroits les plus populaires mais dans les quartiers plus reculés de la périphérie et même au-delà.

Peut-être quelque chose qui se rapporte aux druides. Révolutionnaires les Parisiens et avant-gardistes mais très fidèles dans leurs habitudes : dès que le soleil se pointe, besoin se fait sentir de descendre dans la rue... pour voir, si son voisin y est ?

En soi, cela n'est pas mauvais du tout : ça démontre hors de tous doutes que la ville de Paris est encore très dynamique et habitée. - Combien de villes américaines ou de villes européennes mais américanisées sont désertées en dehors des heures de bureau ! On doit presque s'y promener armé tellement leurs centres-villes sont déserts.

Hier, Place d'Italie, au Jardin des Plantes, place de la Bastille, place de la République, place Georges Pompidou, on se serait cru dans un shopping mall américain, à l'heure de pointe, deux jours avant Noël. Et pourtant : tous les magasins étaient fermés. Un peu gênantes pour les déplacements, les foules qui s'y trouvaient  mais combien rassurantes.

Reste à espérer que la population en général ne deviendra pas de celles, comme à Toronto, qui ont cessé de fréquenter tel ou tel endroit parce qu'il y avait trop de monde.

...

[*] Je rêve de la journée où sera imprimée sur les guides de la ville de Paris, en grosses lettres et en  rouge, la notice suivante : «Avertissement : Ne pas se rendre à Paris pour voir Dimanche après-midi  l,ïle de la Grande Jatte : cette toile se trouve au Chicago Art Institute
 

Le dimanche vingt-huit

Les gens qui vivent à l'extérieur de la France ont tendance à croire que ce qui suit est typiquement français alors qu'on n'en rencontre les effets que très rarement en dehors de Paris et, à Paris même, que dans certains milieux où tous les gens sont vêtus de noir et portent de petites lunettes.

Il s'agit de l''engouement ou de l'adoration sans borne qu'ont les Parisiens pour certaines personnes qui se bousculent pour faire la une de divers magazines dont les trois-quarts sont réservés à des pages pour produits de luxe. - À ces personnes, Dieu seul sait pourquoi, on attribue toutes sortes de qualités mythiques frisant le génie parce qu'ils ont su vendre, à des prix exorbitants et sous leurs noms, des bouts de tissus nommés carrés, des baise-en-ville ou des robes que personne ne porte, en dehors de certains fashion shows où sont nées des top modèles dont on s'arracher les corps à demi-nu (autre partie des magazines précités).

Parmi ces personnages, Karl Lagerfeld. Karl Otto Lagerfeldt (avec un "t" à la fin), né à Hambourg, en 1933 - et non en 1938 comme il se plaît à le souligner.

Qui est mort avant lui pour qu'il soit couronné le fashion designer le plus influent de la fin du XXe siècle ? Nul ne sait.

Sa personnalité ? Celle d'un être creux, fat, suffisant, vaniteux et prétentieux dont la plus grande des caractéristiques semble avoir attaché tout au long de sa carrière plus d'importance à sa façon de s'habiller qu'à tout le reste et qui n'a eu, de naturel et de sincère, que la pose, i.e. : «Est-ce que ma tresse est bien visible ?» - Un peu à la Cécile Sorel qui, au music-hall, après avoir descendu le grand escalier, demanda : «Est-ce que je l'ai bien descendu ?»

Dans n'importe quelle petite ville de France ou d'Angleterre ou même de l'Allemagne où il est né, il y a longtemps qu'on aurait tiré sur lui à bouts portants mais à Paris ? Balmain, Jean Patou, Valentino, Repetto, Chanel, Vendi lui ont ouvert toutes grandes leurs portes. Est-ce que parce qu'au tout début de sa carrière, il avait travaillé pour Monoprix ? Ou serait-ce que parce qu'un jour il a décidé de perdre 42 kilos en 13 mois ? Nul ne sait.

Si encore il était tout seul mais non : il sont au moins une vingtaine qu'on invite dans les ambassades, les grandes soirées ou les ouvertures de musées, de discos et de futures boutiques branchées.

Parmi ceux-là, des phénomènes comme Jean-Paul Gaultier. - Jean-Paul Gaultier qui a appris son métier chez Cardin (un autre dont l'histoire se serait bien passé) et qui, comme tous les grands créateurs de notre époque, a décidé qu'il avait assez de talent pour se lancer dans tout : le commerce du prêt à porter, la décoration, la mise en scène, la literie, les parfums...

Ne leur laisse plus à ces génies de la haute couture - parce que c'est là qu'il sont fait leur apprentissage (remarquez qu'on ne dit pas «mode», «vogue», «formule», «goût du jour» mais bien «haute» couture... par rapport, je suppose, à ceux qui en font de la basse...) - ne leur laisse plus qu'à, tant qu'à y être, faire du cinéma, de la peinture, de la sculpture, de la grande littérature et pourquoi pas de la musique ? - Suis certain qu'avec un peu de tapage publicitaire, a «Fashion Opera», ferait un malheur. - mais vous voyez d'ici les décors.

Tout cela, of course, après avoir fréquenté les grands de ce monde, passé plusieurs weekends sur leurs yachts, après avoir été reçu dans différentes ambassades, ouvert des boutiques de vins, de fleurs, de chocolat, de fruits et d'objets d'art.

Et puis en arrière-plan, participant en quelque sorte aux fastes de ces demi-dieux, l'admirateur-commentateur.

Feu Jean-Claude Brialy, par exemple, un de ceux pour qui, bien avant leur disparition, il y avait longtemps que j'avais lancé l'éponge mais est-ce qu'on peut, dans un univers de clinquants, parler des morts ? Pourquoi pas ?

Vous savez ce qu'on dit, hein :  derrière tout univers factice, il y a... un univers factice.

(Pensées qui me sont venues rue Montaigne, rue Saint-Honoré et derrière l'espace Cardin.)
 

Le samedi vingt-sept

À quelqu'un qui me demandait il y a quelque temps combien il leur en coûterait, à lui et à sa femme, pour une semaine ou deux à Paris, j'ai répondu : «Les yeux de la tête... plus vingt pourcent. - Plus vingt pourcent ? - Oui, pour les imprévus

Évidemment, tout ça en parfaite contradiction avec ce que je disais l'autre jour : qu'on pouvait passer de très belles journées à Paris pour presque rien. C'est que, voyez-vous, il y a un certain côté touristique à Paris où l'on n'est pas tout à fait rue Placide, angle Cherche-Midi ; un côté touristique qui n'est pas vraiment différent de ceux des autres grandes villes du monde, que ce soit New York, Londres ou Tokyo :

À New York, le Newyorkais ne songe pas précisément à se promener en calèche dans le Central Park, ni à voir l'île de Manhattan du haut de l'Empire State Building, ni, non plus à se procurer, dans une boutique du Times Square des T-shirts sur lesquels ses voisins pourront lire «I Love New York».

À Londres également, je ne connais pas de Londoniens qui assistent régulièrement à la relève de la garde devant le palais de Buckingham, qui se sentent obligés, un samedi matin, d'aller visiter la Tour de Londres ou qui, après avoir été prié pour le repos de l'âme de la reine Victoria en la cathédrale de Westminster, font le détour par le 10 Downing Street pour y prendre une photo.

Même chose à Paris :

Les Parisiens, sauf quelques zélés, ne visitent pas Notre-Dame, ne font pas le pèlerinage à pieds jusqu'au Sacré-Coeur ; ils ne visitent pas non plus les catacombes, les égouts, ni le musée Victor Hugo, ni celui des cartes a jouer (Clamart). - Et y'a-t-il des Parisiens qui ne sont jamais monté dans la tour Eiffel ? Je parierais qu'il y en a plus que l'on pense.

Nul ne visite sa ville et c'est ainsi, qu'à Paris, tout comme à Saint-Gliglin-des-Meux-Meux ou à Dallas, l'on trouvera, dans des endroits très facilement repérables, des cafés pour touristes, des restaurants pour touristes, des bateaux-mouches pour touristes, des souvenir shops pour touristes où, continuellement embêtés par les hordes des dérangeurs publics qui les fréquentent, tout commerçant qui y oeuvrent non seulement se croit en droit mais se sent obligé de charger le double, le triple des prix pratiqués par ses collègues plus chanceux, qui eux sont au service de populations locales.

Et c'est ainsi que les prix des sous-verres, des foulards aux images de Paris, des posters du chocolat Meunier et des vraies peintures faites par de vraies artistes diminuent au fur et à mesure qu'on s'éloigne de l'île Notre-Dame.

Faites-en l'expérience : longer la Seine, vers l'est, jusqu'au quai Saint-Bernard et vous verrez bien.

Et puis, dernière question : quand êtes-vous allé passer une nuit à l'hôtel de votre ville ? - Croyez-moi : il vous en coûtera beaucoup plus cher que vous ne le pensez :

Onze euros pour une tasse de café, de chocolat ou de thé (lire «café chocolaté» comme ça se prononce) et un croissant de la veille, pas rare du tout dans ces établissements.
 

Le vendredi vingt-six

J'ai annoncé mes couleurs au tout début il me semble : j'aime Paris, j'aime tout Paris, y compris ses habitants, ses défauts tout comme ses qualités et ses incroyables idiosyncrasies : ses noms de rue, par exemple, ou ses noms de stations de métro : Lamotte-Picquet-Grenelle... Réaumur-Sébastopol... fallait le faire, non ?

Le paradis sur terre, me semble m'être exprimé clairement, c'est Paris avec une bonne paire de chaussures. - Faut donc arrêter de m'écrire pour me dire que j'en parle en mal : je ne dis pas un mot contre Paris, je parle contre ceux qui voudraient que Paris soit autre chose, que Paris reste figée, que Paris devrait être modifiée pour ressembler à ce qu'ils pensent de Paris.

Paris, c'est Paris : une ville qui, en l'an 2008, n'a plus rien à voir avec le Paris de Sacha Guitry tout comme le Paris de Sacha Guitry n'avait rien à voir avec le Paris de la Goulue.

Mais puisqu'on parle de cette Goulue et de son Moulin-Rouge, est-ce que je peux dire je trouve stupides ceux qui, aujourd'hui, font des détours pour aller photographier un établissement qui n'a rien à voir avec elle, ni Valentin le désossé, ni Toulouse-Lautrec ? Est-ce qu'on est en droit, vraiment, d'ignorer que le premier Moulin-Rouge, celui du French Cancan (nom qui lui est venu plus tard), a été complètement détruit par les flammes au début du siècle dernier ? qu'il a fait faillite plusieurs fois avant même la 14-18 ? qu'il fut un temps un cinéma, puis une salle quelconque, puis Dieu-sait-quoi avant qu'un promoteur décide de recréer, pour des autocars de touristes, un salle de spectacle à la façon d'un Paris Belle Époque... ?

Qu'on se le dise :

Ne reste plus rien des Caf'Conc's d'avant la 14-18, ni de l'atelier de Van Gogh, ni de l'appartement où mourut Apollinaire, ni même - ou à peu près - du café où la grande Sartreuse écrivit des livres aujourd'hui oubliés. - L'hôtel de huitième classe où mourut Oscar Wilde ? Démoli pour laisser place à un quatre étoiles astucieusement portant le même nom et le même numéro. - Les grandes cocottes de Chez Maxim's ? Remplacées par des couples du Wyoming. - Le Dôme, le Sélect ? Complètement refaits. - Quant au Procope, je ne sais pas si un seul des personnages qui l'ont fréquenté il y a un siècle ou deux pourrait, aujourd'hui, s'y payer ne serait-ce qu'une seule tasse de café...

Comme disent les intellos américains : «Grow up !»

Mais attention, hein :

Si Paris conserve suffisamment de quoi alimenter toutes les nostalgies qu'on a pu développer en rapport avec le XXe et le XIXe siècle (et même le Moyen Âge), cela ne veut pas dire que tous le bibelots, tous les spectacles, toutes les toiles qu'elle offre aujourd'hui à sa population passeront automatiquement à l'histoire.

La petite héroïne de je-ne-sais-plus-quel-roman dont les touristes vont photographier le café sur la butte Montmartre, par exemple, (vous voyez : j'ai déjà oublié le nom) n'ira pas bien loin...

Et ces bottes avant-gardistes de la Rive-Gauche, ces Neo-Gothic-Parisian-Style Modern Sculptures de la Rive-Droite, ce couteau dessiné par Stark, cette boîte à bijou conçue par le dernier couturier à la mode, vous verrez : dans deux, trois ans - dix au grand maximum -, tout cela se ramassera dans le bas d'innombrables garde-robes avec la carte de vins of that quaint little bistro near that, you know, small hotel where the staff was so charming...

Paris change ? Oui, et ce ne sera jamais assez tôt. - Et j'ai bien hâte de voir ce qui va lui arriver.

En attendant, on peut toujours rêver aux autobus qui avaient des plates-formes à l'arrière, aux policiers à bicyclettes qui, la nuit, portaient des capes, aux chanteuses qui vendaient des petits formats dans les rues... - C'était le bon vieux temps et j'espère qu'il ne reviendra jamais.
 

Le jeudi vingt-cinq

Paris change ? Paris change. - Paris n'est plus Paris ? Ça... permettez qu'on en doute : une simple question de poids et de masse. Plusieurs se sont essayé à modifier le visage, la structure, l'âme de  de Paris. Peu ont réussi et s'ils ont réussi, c'est parce qu'ils ont tout simplement apposer leur nom à un courant de pensées qui faisait que Paris en était rendu à un point de son histoire où il fallait que les choses bougent un peu.

Vouloir changer Paris, c'est un peu s'attaquer à une immense montagne en marche avec, comme seul outil, une petite pelle.

C'est que Paris est, comme toutes les grandes villes du monde, une de ces fourmilières où les fourmis qui les habitent ont peu à dire sur leur structure ou leur organisation. On y mange, on y dort, on y fait des enfants et on essaie de rendre chacune de ces opérations le plus simple possible. C'est l'histoire de la pelouse de l'autre jour : si on la pose là où la circulation est dense, la pelouse ne durera pas longtemps et c'est ainsi que les rues, les lignes de métro, les trajets d'autobus, les immeubles même se créent, apparaissent, disparaissent,  changent de noms...

On dit qu'aujourd'hui, Paris est celui d''Hausmann. C'est vrai. Ce qu'on devrait dire cependant, c'est que Paris a dû, au XIXe, se réorganiser pour faire face à une nouvelle réalité et que Hausmann n'a tout simplement obéi aux impératifs de cette réalité qui, depuis des années, déjà, insistait pour qu'on modifie un plan hérité du Moyen-Âge. - Et c'est ainsi qu'il s'est permis de percer des boulevards, de créer de grandes places, de conserver, quand même, certains repères pour faire face à ce que les Parisiens avaient déjà commencé à connaître et qui allait sous peu s'appeler «les Temps modernes». Ont suivi les arrondissements, les mairies, les lignes d'autobus, le métro... qui, jusqu'à aujourd'hui ont très bien desservi les Parisien sauf qu'on en est plus au XIXe, que son lieu de travail n'est plus à deux pas de chez soi, qu'il y a, à Paris, de moins en moins de jardins potagers et qu'on en est rendu à une autre étape de la civilisation, une étape qui s'appelle la mondialisation.

Question : faut-il craindre la mondialisation ?

Oui et non. Oui, si on a l'intention de vivre deux, trois cents ans parce qu'elle nous frappera de plein fouet. Non quand on sait que lorsque Paris sera devenue autre chose, on ne sera plus là.

«Ça va venir, ça va venir...» disait notre Bolduc mais pas demain. Même si ça a déjà commencé.

Des volumes ont été écrits là-dessus. Par des futurologues. Les descendants de ceux qui nous ont prévu pour l'an 2000 ce futur avec hélicoptères remplissant les cieux de toutes les villes, Paris-Los-Angeles en deux heures et la fin de toutes les guerres, un futur qui ne s'est jamais réalisé.

En attendant, on peut toujours constater quelques petits détails qui laissent présager de profonds et pas si lointains changements  :

Une population non plus parisienne mais universo-parisienne, des biens de consommation forts différents du pain-vin-café actuel, de plus en plus de transport en commun, l'augmentation exponentielle de self-service... et j'en passe.

La seule philosophie qu'on puisse avoir par rapport avec ces changements, je crois, ce n'est pas de les accepter bêtement en baissant la tête mais comprendre qu'exiger, à bas prix, des légumes frais rue de la Gare (où il n'y a plus de gare depuis 1867), dans le fin fond du 13e, c'est comme si, en 1900, on rêvait encore aux défilés du Deuxième Empire.

Parisiens, Parisiennes, écoutez l'avis de l'étranger que je suis : profitez de ce que votre ville vous offre en ce moment. C'est déjà énorme. - Louis XIV, dans ses palais, n'a pas connu le tiers du quart des choses qui font partie de votre quotidien, ne serait que l'Aspirine. Et surtout pas la liberté de les accepter ou non.

N'allez surtout pas regretter votre ancien Paris avec ses détestables concierges, ses logements sans salle de bain, son système téléphonique qui était la risée du monde entier, son eau imbuvable, ses vins douteux, ses rues sales, ses clochards, ses apaches, sa bande à Bonnot et... ses odeurs (*).

Personnellement, je ne me souviens plus très bien, entre autres, de la couleur de la Seine mais il me semble qu'elle n'était pas bleue la première fois que je suis venu à Paris mais on pouvait, à ce moment-là, monter tout en haut de la tour Eiffel sans faire la queue. Et l'on mangeait mieux mais de cela, je n'en suis pas si certain : les premiers boudins, sauce aux pommes, resteront toujours très supérieurs aux derniers.

...

(*) Je constate, quand même, qu'en ce qui a trait à la plomberie, vous n'avez rien à regretter.


Le mercredi vingt-quatre

Il n'y a qu'un mot pour expliquer l'insipidité, la fadeur, la platitude, l'insignifiance, la banalité, la médiocrité et la pauvreté indescriptible de la télévision française, avec ses speakerines aux dents blanches, tout droit sorties d'une usine à maquiller, ses présentateurs qui s'écoutent parler et ses spectateurs (en salle) à qui on a payé le voyage en autocar de Saint-Glinglin-des-Meu-Meu pour assister à une émission en direct : les planqués.

Comment, en effet, expliquer autrement ces émissions dont la présentation et le contenu n'ont pas varié depuis des années ? Comment expliquer les mêmes visages, présentant les mêmes invités autour d'une table ronde ennuyeuse comme la pluie dont le concept est demeurée inchangée depuis le tout début de la télé française ? Les planqués.

Et Zorro à dix-huit heures ? Et un professeur en Sciences Politiques invité à donner son opinion sur l'Afghanistan à sept heures du matin ? La musique des Rollings Stones en arrière-plan sur des images du Mont Blanc? Un docu sur la fabrication des archets de violon dans l'Ardèche à l'heure des «grandes écoutes» ? Et ces recettes du terroir préparées par un chef  invité devant une animatrice en robe de soirée, totalement ravie d'avoir découvert un plat nouveau dont seuls six personnes dans toute la France pourront trouver les ingrédients ?

Une seule explication : les planqués.

Et si vous voulez être un de ces planqués, trois règles à observer :

Un : trouver la combine. Truc : à moins d'avoir les moyens de se faire parachuter par le haut (vous êtes le fils, le cousin, le beau-frère d'un ministre) vous tenir avec des planqués et flatter celui qui sera bientôt promu pour prendre sa place.

Deux : ne rien bouleverser, ne rien changer, ne rien chambarder. - Si vous bougez quelque peu et avez du succès, on vous dira que c'est pour cela que vous êtes payé et si vous n'en avez pas, on vous fichera à la porte.

Trois - mais la plus importante de ces trois règles - : vous assurer de n'utiliser que les protégés ou  les petit(s) ami(e)s du producteur ou du réalisateur (des planqués, parmi les planqués) pour ce qui est des décors et de la direction artistique car, si vous avez bien remarqué, la seule chose qui change régulièrement à la télé française, ce sont les décors et les mouvements de la caméra : plus y'a d'la couleur, plus c'est criant, plus ça fait jeune, plus on dira que vous faites différent. On dira même que vous êtes avant-gardiste. - Qu'importe si c'est le même Drucker, le même Ardisson, les mêmes invités ou les mêmes numéros : on n'y verra que du feu.

(P.-S. : N'oubliez pas non plus la liste des invités, ceux qu'on appellent les planqués de l'extérieur. - Importants, ces planqués. - Et toujours les choisir parmi les comédiens, musiciens ou spécialistes qui ont eu, par le passé, un certain succès. - Dans le lot : quelques jeunes avec des petites lunettes qui courent les spectacles «in».)

Un trou dans les émissions ? Passer un film. Mauvais, le film ? Vous aurez toujours l'excuse de dire que ce n'est pas vous qui l'avez tourné. - Et toujours confiez ce choix à un comité aux têtes interchangeables.

Pour le reste, vous rabattre sur les séries allemandes ou américaines ; jamais britanniques : la comparaison sera peu flatteuse. Et, surtout - surtout ! - n'improvisez jamais, ne soulevez aucune controverse et n'allez surtout pas croire que la qualité est importante : l'important, c'est de rester planqué.

Et si vous tenez à vous amuser, vous pouvez toujours demandez qu'on vous refile aux  nouvelles.
 

Le mardi vingt-trois

«Il est évident que vous aimez tout ce qui est français...» m'écrivait-on avant hier. Pas du tout. Même que...

Tenez :

Chez moi, à Montréal, s'il y a une race de monde que je ne peux pas supporter, c'est celle de ceux qui travaillent dans le milieu «artistique». Ils sont dans la décoration intérieure, dans le domaine de la mode, de la radio, de la télévision ou celui du cinéma, surtout du cinéma. - Ils vous regardent, lorsque vous passez à côté d'eux comme si vous n'étiez rien, comme si n'aviez aucune idée de leur capacité intellectuelle, de leur culture ou de leur importance, au point où j'ai rencontré, il y a quelques ans, un de ces artistes en chômage parce qu'il avait refusé d'accepter un lucratif contrat pour une série télévisée nommée «Lassie». «Moi, Monsieur, m'avait-il dit, je ne travaille pas avec des chiens.» - Et vlan ! - J'aurais pu le reprendre et lui dire «chienne» (parce que Lassie était une chienne) mais j'ai laissé tomber.

Je dis d'eux qu'ils marchent à trois pieds du sol.

Trois pieds ?

Par rapport à un certain type de Français, non seulement sont-ils au ras le sol, ce sont des sous-sols, des vers de terre, des gens qui doivent se lever pour atteindre la plus basse des couches sociales, des gens qui devraient tomber en admiration devant eux, devant ceux que je nomme à l'instant : les businessmen français.

Dans une récente chronique, je disais qu'au Canada, on ne pourrait jamais rien d'aussi vaniteux, d'aussi infatués, d'aussi poseurs (vains, superficiels, pédants, etc.) que les businessmen de Toronto mais, comparés au businessmen français, ce sont des êtres d'une modestie à donner l'exemple aux mères Thérésa de ce monde.

Le businessman français vient d'une autre planète.

Sur la rue, vêtu d'un complet gris, il arrive qu'il passe presque inaperçu mais mettez-le en présence d'un collègue, dans un restaurant, dans un café, un bar, une salle d'attente et il se métamorphose instantanément en un être omnipotent qui, à l'écouter parler, brasse des millions comme si c'était des centimes et qui, d'un geste, pourrait lancer sa firme - pardon : la France - sur une courbe descendante vers une crise dont elle ne remettra jamais.

Portable à la main, il parle de marketing, de points de vente, de projections en n'oubliant jamais de donner directives par dessus directives à sa secrétaire (ou son adjoint) concernant les colloques, réunions, congrès, assises, conférences, séminaires, sessions, symposiums auxquels il se doit d'assister dans le mois qui vient en mêlant à tout cela un mot qu'on n'entend rarement en dehors de la France : le mot «présentation» : «J'ai une présentation à faire la semaine prochaine», «Avez-vous terminé ce que je vous ai demandé en rapport avec ma présentation du six ?» «Où en êtes-vous dans la docu que je vous ai demandé pour le huit ?», «Et Berlin, ça tient toujours ?»...

Tout ça, naturellement, jamais dans le grand secret, toujours en s'assurant que tous les gens à portée de voix aient bien entendu.

Dans les salles d'attente, au restaurant, ou dans une salle de réunion, il est impeccable mais là où il donne sa pleine mesure, c'est dans les trains, dans les TGV surtout - et en première, naturellement. - Heureuse invention qui lui a permis de contourner l'interdiction de téléphoner dans les avions.

Il y en avait trois, hier, dans le train qui me ramenait de Metz à Paris. - Il y en avait bien d'autres, mais là où j'étais placé, je n'ai pu n'en observer que trois. :

L'un avait une liasse de documents qui devaient être capitalissimes puisqu'il les a annotés pendant tout le temps qu'a duré le voyage. - Un phénomène. - Un phénomène car, voyageant depuis des années, j'ai toujours énormément de difficultés à tout simplement lire les insipides articles du magazine qu'on met à notre disposition dans les avions ou les wagons de chemin de fer. - Une faille de l'esprit, j'ai toujours pensé jusqu'à ce que je vois, il y a quelques années, un autre businessman, devant moi, compléter, sans dictionnaire, et d'un seul coup, le mot croisé d'un Point pour comprendre, à la sortie, qu'il avait, à la définition «Maréchal de France 1756-1789», inscrit les lettres XTRUJMDOPGT et, à «Fleurs des îles Shetland», UWKJSZA

Le deuxième avait un iPhone avec lequel il n'a cessé d'envoyer des mails à, je suppose, sa ou ses collaborateurs, mails régulièrement interrompus par des appels où il était question de rendez-vous à remettre, à déplacer, de réservations d'hôtel et de transferts de fonds. Moins impressionnant que le premier mais plus remarqué.

Par rapport à ces deux-là, cependant, le troisième mérita d'emblée la palme de l'impressionnite aigüe :

Sur son plateau, le dernier Mac, celui qui mesure 0,02 centimètres d'épaisseur et qui a un écran capable d'éclairer l'intérieur d'un 747. Il l'a posé sur son tableau dès le départ, ouvert une feuille de calcul vierge et s'est mis à entrer des chiffres. Le problème, c'est que pendant toute l'heure et demi qu'a duré le voyage, tout comme mon bonhomme aux mots croisés, il n'en a rentrés, de ces chiffres,  que cinq ou six, dans trois colonnes et rien d'autre. - iPhone ? Bien sûr mais une calculette aussi et un petit appareil de la grosseur d'un briquet dans lequel il a dicté tout une demi-heure. Plus un agenda électronique.

Ça, Messieurs, Dames, si c'est pas du m'as-tu-vu, je me demande ce que le vrai m'as-tu-vu peut bien être. - C'est vrai, qu'en France, y'a la télé mais j'y reviendrai.
 

Le lundi vingt-deux

Quand je passe devant une librairie, à Paris - et Dieu sait si c'est facile -, je ne peux faire autrement que me rappeler une caricature de Sempé où, au milieu de centaines de milliers de volumes, un libraire dit à son client : «Ah ! Écrire un livre : sortir enfin de la masse !» Parce que, aujourd'hui, visiblement, tout le monde publie (sauf certains auteurs faisait remarquer Philippe Bouvard). Le problème, c'est qu'il y en a, sur le lot, qui deviennent très riches, millionnaires même. en écrivant, en sachant plutôt ce qui intéressera le plus grand nombre. D'où ces biographies sur Céline Dion, Sarkozy ou Britney Spears, ces romans policiers où chacun se retrouve et ces livres qui parlent de scandales politiques ou du prix du pétrole. Et en plus, on distribue des prix. À des auteurs qui seront vite oubliés. Pensez à Sully Prud'homme : le premier en ligne des récipiendaires du prix Nobel de la Littérature. Allez donc chez votre libraire, demain, et demandez-lui s'il en en stock les Stances et poèmes de ce délicieux poète parnassien et critique...

J'aime mieux, quand on me parle de ces prix littéraires, la boutade de Léautaud (tiens : j'ai justement vu, hier après-midi, son journal littéraire dans une vitrine) : «On m'en offrirait un que je me sentirais déshonoré, vous m'entendez : dés-ho-no-ré !»

Mais puisqu'on parle de citations :

Alphonse Allais se souvenant d'une plaque en l'honneur du Général Untel, né Untel («mort pour la patrie etc.»), à côté de la pharmacie de son père, écrivait vers 1890 que ses écrits, évidemment ne changerait pas le monde, mais, ajoutait-il : «La postérité jugera.» - À Honfleur, aujourd'hui, la plaque du général est disparu mais, curieusement, on a posé une, en l'honneur d'Allais, au même endroit, ce qui ne veut rien dire parce qu'à une heure ou deux de là, à Étretat, on a élevé une state à une des plus belles ordures littéraires de la même époque : Jean Lorrain.

Guy des cars (vous vous souvenez ?) doit bien avoir son bout de rue quelque part. Et qui ne songe pas à d'Arvors, au futur monument dédié à ses deux plus grands fils.

Bah, laissons les choses comme elles sont : les écrivains, de toutes façons, règle générale et la plupart des libraires ne font jamais fortune et leur travail combiné, l'un qui écrit, l'autre qui vend, décore admirablement bien les rues parisiennes. - L'ennui, c'est qu'entre les deux, y'a les éditeurs. Jamais vu une faillite chez les éditeurs ; même que, si, après la guerre, on a ostracisé quelques auteurs (et qu'on en a même fusillé quelques uns), on ne les a jamais embêtés et que, sous l'occupation, il a suffit à une maison dont les propriétaires n'était pas tout à fait aryen, de changer temporairement son nom pour continuer paisiblement ses opérations.
 

Le dimanche vingt-et-un

Reçu quelques messages en provenance de provinciaux (et même un d'un Parisien exilé en Alsace) me disant, parmi d'autres «corrections à apporter» dans ces réflexions à bâton rompue, que les habitants de Paris n'étaient pas si polis que je le disais. - Je n'ai rien à corriger et surtout pas à m'excuser auprès de ces messieurs de la Province, exilés ou non, à m'excuser ni rien à corriger car je sais, vous savez, nous savons tous que les Parisiens peuvent être chiants à faire baver de rage des ecclésiastiques dont la bonté est la seule raison d'être. - Y'a qu'à se pointer à la station de métro Chatelet-les-Halles, vers onze heures, le soir, pour s'en rappeler. - Et puis y'a certains quartiers où l'on mieux de ne pas s'aventurer : le seizième, par exemple avec ses aristocrates de la dernière décennie. Vaut mieux, non plus, commencer une discussion avec un pilier de bar ou dire une serveuse qui travaille depuis dix ans dans la même boite qu'elle ne connaît pas son métier. - Il s'agit là de règles élémentaires à suivre pour quiconque visite ou habite une grande ville.

On ne dit pas à une bande de jeunes punks, à Londres, qu'ils font trop de bruit dans le métro. On ne se promène pas en complet Armani dans certains quartiers de new York à moins d'être un pimp. Tout comme on ne pose pas des affiches anti-gaies dans le Village, à Montréal. - J'ai même habité longtemps, une petite île en banlieue de Montréal, justement, où les gens ne se parlaient pas dans les ascenseurs de peur d'avoir à entamer une conversation avec quelqu'un qui leur était inférieur. - Pas de besoin de se rendre à Paris pour se faire snober : la rue Laurier, à Outremont, suffira amplement ou un restaurant avec un étoile (Michelin) n'importe où en France car, voici un autre fait : plus un restaurant devient célèbre dans l'hexagone, moins son personnel a tendance à vous faire savoir que vous ne savez pas manger ou que vous ne connaissez pas vos vins. Dans un restaurant normand, «établi en 1826» avec des décors d'époque néo-vieillot, s'attendre a`tout autre chose. Surtout si on a accroché des poêlons de cuivre sur les murs. Se rabattre, quand on est confronté à ceux-là, vers la pizzeria du coin.

Mais pour en revenir à la station Chatelet-les-Halles, s'il y a, à Paris, un endroit qui se rapproche de l'enfer, c'est bien celui-là avec ses corridors sans fin, ses «espaces de dégagement», ses comptoirs de fast food et sa foule bigarrée qui y circule dans toutes les directions. - J'y était encore hier soir : c'était ou prendre le métro, ou attendre une heure un taxi à la gare de Lyon.

J'imagine le jour où, en l'an trois mil, des explorateurs mettront à jour cet ensemble de labyrinthes en se demandant quel ingénieur a bien pu dessiner, dans un moment de pure folie, cet ensemble indescriptible dans les années précédent la Grande-Grande-Guerre (car il y en aura d'autres). - Réponse : un homme. car pas une femme aurait pu penser à créer un chaos semblable. - Ce qui me fait penser aux planificateurs d'espaces publics :

«Le visiteur entrera par cette porte, son regard sera attiré par cette fresque, il longera ce corridor...»

Va te rhabiller, ti-gars : le visiteur fera à sa tête et si t'as pas posé tes trottoirs au bon endroit, attends-toi à ce que ton gazon soit endommagé. Et sérieusement.


Le samedi vingt

Et comment ne pas parler des vêtements que portent les Parisiens ? - Quand on vit en Amérique où tout le monde, pour faire différent, s'habille comme tout le monde, on ne peut n'être que frappé par ce que les gens portent à Paris.

Il y a quelques années, on parlait de l'élégance et du chic parisien ; bon, ben... c'est comme passé mais il n'en demeure pas moins qu'on peut voir, dans les rues, dans le métro, dans les magasins, des hommes et des femmes qui ont une vraie personnalité, une personnalité qui se reflète dans leurs vêtements et surtout la manière de les porter.

Ici, on est loin du blue jeans et du jog suit à l'américaine, tous en provenance d'un Wal-Mart local, exception faite, peut-être, pour certaines grandes villes : Chicago, New York ou San Francisco (mais seulement à l'heure des ouvertures de bureaux). Et puis, quand même : une Parisienne en blue jeans a quelque chose que l'Américaine n'aura jamais : une taille.

Il y a, oui, des obèses à Paris (j'en ai même vus, trois, quatre et même cinq en comptant un type qui n'était pas tout à fait maigre) sauf que, comparativement à ce que l'on peut rencontrer dans les malls américains, Paris ressemble à une vile où vivent des anorexiques. - Quelque chose à voir, je suppose, avec la marche car ici, il faut marcher même pour prendre le métro. Je n'ai pas fait le calcul mais je suis convaincu qu'à Paris, pour aller du point A au point B, en empruntant la ligne la plus directe, correspond à ce qu'un banlieusard américain marche dans, probablement, toute une semaine : entre son fauteuil et son réfrigérateur. Faut dire que si la télé en France n'était pas si mauvaise, peut-être qu'on la regarderait un peu plus.

Ce qui ne veut pas dire quand même qu'il n'y a pas d'exagérations ni de foleries à Paris :

J'étais, par exemple, hier, aux Halles et ce que j'ai vu comme groupes affreux, sans allure et portant le même uniforme m'a rappelé certains quartiers de Montréal et même son centre-ville. - Deux raisons sans doute : pour affirmer sa personnalité et être différent, l'on doit avoir narguer tout le monde. - Je connais, merci.

Place à éviter : le Forum des Halles. - On se croirait dans certains quartiers défavorisés du Grand Montréal.

Et puis il y a ces veilles dames, ces vieux messieurs, ces jeunes femmes avec des petits, ces jeunes qui reviennent des écoles. - Vous ne trouverez pas ça partout, je vous le promets. Certainement pas dans les centres-villes de n'importe quelle petite, moyenne ou bourgade américaine : en Amérique, on les cache. Dieu sait pourquoi.

Le vendredi dix-neuf

Parmi les caractéristiques les plus étonnantes de Paris, y a les boutiques.

On en retrouve partout. Elles occupent la moitié ou le quart de tous les rez-de-chaussée de tous les entresols et de tous les premiers étages de tous les immeubles de toutes les rues, avenues et grands boulevards, y compris au moins un des deux côtés de la plupart des culs-de-sac.

On y trouve de tout : des sacs en cuir, des carrés de soie, des cartes-postales, des meubles, des bibelots, des accessoires pour la cuisine, des parfums, du thé, des porte-plume, du papier à lettre, des journaux, des parapluies, des lampes, des chandelles, des couteaux, des coussins, des poupées, des bouts de bois (voir le mardi seize) et... des bijoux.

Et puis, y'a les boulangeries, les traiteurs, les boucheries, les fromageries, les crèmeries, les pressing, les serruriers, les teinturiers, les poseurs de couvre-plancher, les chocolateries et les inévitables antiquaires, libraires, disquaires, vendeurs de journaux, d'affiches, de papiers cirés...

Ne serait-ce que par leur nombre et leur omniprésence, tous ces établissements laissent songeur mais ce qui est vraiment étonnant, c'est qu'ils sont toujours vides, c'est-à-dire qu'en excluant le patron ou  la patronne et, généralement un revendeur ou une revendeuse, on n'y voit jamais personne. Pas un seul client. Même pas un curieux qui voudrait en savoir plus ou qui chercherait la bonne affaire. - À se demander vraiment comment leurs propriétaires bouclent leurs fins de mois. - C'est sûr que vendre des gilets pour enfant à 100 € pièce ou une lampe design à 300 €, ça peut rapporter gros mais dans la chaîne achat-revente-profit, il y a un élément qu'à Paris, on semble vouloir ignorer : les acheteurs.

Et puis y'a la FNAC :

Toute le contraire : des milliers d'acheteurs, peu de revendeurs.

Décidément pas une boutique... avec ses kilomètres de rayons bourrés de livres, de disques, de DVD, de logiciels et ses milliers de présentoirs et comptoirs où s'entremêlent des caméras, des ordinateurs, des téléphones, des portables et même des pins.

On s'y bouscule à toutes les heures du jour.

À se demander s'il y'a des gens, hormis les écrivains, les compositeurs et les employés de la FNAC qui ont une certaine occupation... à Paris.
 

Le jeudi dix-huit

Naturellement, il y en a qui haïssent les Parisiens. Ils les trouvent grincheux, plaignards, chauvins, amers et, quand ils sont patrons, hautains et dédaigneux. Et s'ils ont le malheur d'appartenir à la noblesse ou à la haute bourgeoisie, alors là, ils sont typiquement français : fermés, poseurs, puants et d'un snobisme épouvantable.

Tout cela est vrai mais ça n'a rien à voir avec les Parisiens ni les Français : ça a quelque chose à voir avec la nature humaine. Personnellement, j'ai rencontré des retraités en Floride, des gens de la radio et de la télévision à Montréal et des petits patrons dans de minables villes du Kansas qui pourraient suivre des leçons d'amabilité, de politesse et de courtoisie des Parisiens (et des Français en général).

Je ne peux pas dire que je les connais tous, ces parisiens et ces Français (évidemment), mais en quarante ans, je ne me souviens pas en avoir rencontrer un seul qui fut vraiment détestable. Au contraire même : dans les autobus, au café, au restaurant, dans les pharmacies, je n'ai rencontré et continue de ne rencontrer que des êtres qui ont un grand respect des convenances et qui manifestent une sérieuse connaissance de ce qui se fait ou qui ne se fait pas en société. - De là à dire qu'ils sont d'une mansuétude désordonnée, permettez que je me retienne un peu mais entre les nombreux endroits que je connais où les gens, eux, se permettent à peu près tout «parce qu'on est entre-nous» et les Parisiens qui se saluent sur la rue parce qu'ils habitent le même quartier ou qui se voussoient entre eux...

Vous en connaissez, vous, des villes où les voyageurs disent bonjour au chauffeur lorsqu'ils montent à bord d'un autobus ? Ben... welcome to Paris.

Faut dire qu'il n'y pas de terrains de camping à proximité...

Deux dames russes, ce matin, - qu'est-ce qu'elles fichaient à Paris ? je n'ai aucune idée - m'ont demandé où se trouvait Denfert-Rochereau. - J'étais, à ce moment-là, du côté du boulevard Edgard-Quinet. Rien compris à ce qu'elles me demandaient : vous avez une idée comment deux Russes peuvent prononcer Denfert-Rochereau... - Finalement, l'une d'entre elles a sorti un plan de son sac pour m'indiquer où elles voulaient aller. - Un petit dessin contournant le cimetière et quelques gestes plus tard, elles avaient compris et m'ont remercié comme si je leur avais sauvé la vie. - «Tiens, que je me suis dit. Elles m'ont prises pour quelqu'un qui habite le quartier...» et c'est la tête haute que je suis rentré dans le cimetière de Montparnasse (pour saluer Desnos) sauf que, deux minutes plus tard, j'ai rencontré des Américains qui se plaignaient que les affiches ne soient, dans cet auguste lieu, qu'en langue française...

Z'ont dû me trouver bien impoli de les ignorer.

Mes excuses auprès des Parigots à qui j'ai dû donné, ainsi, une mauvaise réputation.

Le mercredi dix-sept

J'adore Paris.

Je m'y promène depuis des années. Pas un quartier, pas un square, pas une grande rue où je ne me suis pas, un jour, aventuré pour voir ce qui s'y passait. J'ai visité ses musées, ses églises, ses cimetières. J'ai bu, j'ai mangé dans d'innombrables restaurants et cafés, pris je-ne-sais-plus-combien-de consommations à je-ne-sais-plus-combien-de comptoirs, grignoté toutes sortes de choses sur la rue, dans des parcs ou sur un banc en attendant l'autobus. Et entendu trente huit mille exagérations dans trente huit mille endroits. - La paradis ? Une bonne paire de chaussure et Paris.

On me dit que la vie y est très chère. Je ne m'en suis jamais aperçu. Pas que j'ai toujours eu de l'argent plein les poches (je n'en ai toujours pas) mais, même avec quelques sous, j'ai passé de très belles journées à Paris. D'ailleurs, ce sont ces journées-là dont je me souviens le plus.

J'aime Paris, tout Paris. Y compris ces quartiers qui ne sont plus de Paris mais qui le sont toujours.

J'aime ses boutiques, ses magasins, ses imitations de centres commerciaux américains, ses volets en métal, ses auvents, ses immeubles ; j'aime ses noms de rue mal indiqués où l'on ne se retrouve jamais ; j'aime ses grands boulevards, ses music-halls disparus, ses plaques rappelant les noms d'illustres inconnus ; j'aime ses sacs de cuir, ses bijoux et ses robes hors prix que l'on ne voit que dans les devantures de boutiques.

Qu'est-ce que je déteste à Paris ? Pas grand chose. Ou plutôt si : les touristes. Qu'est-ce qu'ils ont comme talent à embêter le monde avec leurs caméras et leurs arrêts imprévus sur les trottoirs ! Mais c'est là où Paris est unique au monde : elle sait comment les emmerder ,ces touristes, tout en continuant à les attirer. Une contradiction en soi mais les gens qui viennent à Paris pour sa Tour Eiffel, son Arc de Triomphe et sles Paris-by-Night attractions n'y voient que du feu.

Oh, elle les renvoie chez eux généralement satisfaits, gorgés de miniatures de la Tour Eiffel, de vues de Montmartre par un local artist et, je suppose, de délicieux souvenirs du petit café où ils ont mangé des rognons à la dijonnaise et des crêpes au sirop d'érable mais qu'ont-ils vu, connu d'elle ? Rien. - Rien, parce qu'ils n'ont pas compris que Paris n'est pas une ville qu'on visite mais une ville qui s'apprend ou plutôt une ville qui nous en apprend. Beaucoup de choses sur l'art de vivre, par exemple. Ou sur l'art de flâner car le touriste le moindrement sérieux devrait n'avoir qu'une seule préoccupation à Paris : ne rien faire.

Chaque matin, il devrait lancer une fléchette au hasard sur un plan de Paris - de ceux qu'on distribue gratuitement dans les hôtels et auxquels il manque une quantité invraisemblable de rues - et se diriger illico à l'endroit où elle s'est posée. De là, il devrait se lancer dans la direction qui lui semble intéressante et suivre son instinct toute la journée, s'arrêtant ici sur un banc, là à la terrasse d'un café et, plus loin, dans un restaurant où il ne devrait pas être surpris de recevoir son addition une demi-heure après qu'elle aurait dû lui être présentée.

Se lever le matin et se dire qu'on ira, au cours de la journée qui vient, en bateau-mouche sur la Seine tôt le matin, puis au Louvre avant midi et, dans l'après-midi, sur les Champs Élysées tient de la démence. C'est vrai qu'être touriste, à Paris, c'est être un peu dément.

En quatre jours, mettre Paris au pas ? Paris vous bottera le cul.

Le mardi seize

Salon Internationale, en ce moment, à Paris, des Arts Premiers (SIAP). Pas tout à fait un salon ni tout à fait une exposition. S'agit plutôt d'une sorte de mise en vente collective organisée par plusieurs galeries d'art qui ont décidé, pendant un certain temps, de n'offrir, à leur clientèle, que des «objets d'art premier» ou, si vous le voulez, des objets en provenance d'Afrique car le mot «international» dans toute cette affaire, d'après ce que j'ai pu voir, aurait pu laisser sous-entendre qu'on y retrouverait des objets de tous les continents mais, mis à part un masque d'origine douteuse en provenance, apparemment, de la côte ouest canadienne et sans doute quelques autres de l'Océanie, il m'a semblé que l'internationalisme de cette mise en vente était plutôt du côté de la clientèle. Enfin : celle qui qui passait par là.

Art !

Quand j'entends ce mot (et ses deux principaux dérivés : artiste et artistique), je fais comme cet Allemand qui, lorsqu'il entendait le mot Kultur, sortait son revolver. - Je n'ai rien contre, l'Art (avec un grand «A»), mais on en a, depuis un siècle ou deux, si galvaudé le sens qu'on a peine à se retrouver dans le capharnaüm que sont devenus les expressions «objets de tous les jours», «objets décoratifs», «objets artisanales» et «objets d'art». - Remarquez qu'il en est de même pour le mot «artiste» où l'on retrouve pêle-mêle aujourd'hui, des musiciens, des acteurs, des danseurs et même des designers mais là n'est pas mon propos.

Mon propos est : qui, de la hauteur de sa chaire, a déclaré, un jour, que des bouts de bois plus ou moins sculptés devaient être considérés comme des objets d'art ? - Je veux bien être ignare et ne rien connaître dans cette chose qui se nomme «art» mais qu'on m'explique. - Qu'on m'explique, par exemple, pourquoi une branche d'arbre séchée, trouvée en Auvergne et ressemblant parfaitement à un gourdin, ne saurait être considérée comme un «objet d'art» par rapport à un gourdin de l'île de Papawazizi. - Qu'on m'explique pourquoi la vision d'un Vermeer ou celle d'un Van Gogh et la statue grotesque d'un pénis trouvée par un explorateur néozélandais, en 1910, dans un village situé à cent kilomètres de Gualaguala, au nord du Zimbabwe, doivent faire partie du même monde.

Je ne vois qu'une seule explication : le commerce. Et ce «Salon Internationale des Arts» premiers me semble être un modèle du genre.

Saint-Germain-des-Prés. Soixante-trois exposants.

15-04

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Ou encore à : Coaticook

 

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